Société : Changements à tous les étages


Un nouveau mot-valise apparu au Japon avec le virus est korona rikon [divorce lié au corona]. Une raison typique pour vouloir mettre fin à un mariage est que le mari, tout en passant plus de temps que d’habitude à la maison, n’aide pas aux tâches ménagères ou à l’éducation des enfants. Selon une étude menée par le site Internet Lip Pop, 38 % des personnes interrogées pensent à divorcer ou, du moins, ont des doutes sur leur mariage. En particulier, 46 % des quadragénaires semblent être affectés négativement par la situation. Cependant, le professeur Yamada a tendance à minimiser l’effet de la pandémie sur les relations entre les sexes. “Au Japon, le mariage est très souvent une question d’argent et non d’amour”, raconte-t-il. “L’idée de l’amour romantique n’a pas vraiment sa place dans la culture japonaise ; elle a été importée d’Occident. Le mari et la femme n’ont peut-être pas une relation idyllique au sens occidental du terme, mais comme leur mariage est principalement basé sur des considérations économiques, il faut une crise majeure pour y mettre fin (voir Zoom Japon n°99, avril 2020). Il faut se rappeler qu’à la suite de la catastrophe du 11 mars 2011, beaucoup pensaient que le nombre de divorces allait augmenter. En fait, leur nombre est resté plus ou moins stable. Si une tragédie majeure comme celle-ci n’a pas affecté les couples, je ne pense pas que la Covid-19 changera fondamentalement les choses. Statistiquement, la première raison de divorcer pour les Japonais est l’argent ; la deuxième est l’adultère. Mais à cause de la pandémie, les gens ont moins de chances de tromper leur partenaire, donc dans un sens, le coronavirus pourrait avoir un effet positif sur ces relations. Ou peut-être pas : les hommes pourraient insister sur le fait qu’ils ne peuvent pas visiter leurs bars d’hôtesses préférés.” (rires)
Au Japon, on dit que “le mari doit être en bonne santé et rester en dehors de la maison”, ce qui signifie qu’un mari en bonne santé travaille dur et constitue un bon atout économique, mais que sa présence à la maison n’est pas requise. En effet, s’il passe trop de temps dans le foyer, il devient une source de travail supplémentaire pour la femme puisqu’il ne participe pas aux tâches ménagères.
“Il faut comprendre que traditionnellement, les couples japonais n’attachent pas une grande importance à l’intimité personnelle”, poursuit Yamada Masahiro. “Une fois qu’un enfant est né, ils cessent de se serrer dans les bras et de s’embrasser. Le mari et la femme deviennent père et mère ; ils commencent même à s’appeler de cette façon. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils perdent tout intérêt à “s’amuser”. D’après mes recherches, un homme marié sur dix fréquente les bars d’hôtesses et les prostituées”. Il souligne que même les jeunes générations se sont désintéressées de la recherche d’un partenaire. “Comme je l’ai écrit, pour beaucoup de Japonais, passer du temps ensemble devient vite fatigant. Il y a beaucoup de mariages sans sexe ici. Et je ne parle pas seulement des couples mariés. L’idée que flirter, faire la cour, voire avoir des relations sexuelles, est un ennui, s’est récemment répandue parmi les personnes d’une vingtaine d’années. Actuellement, une personne sur quatre reste célibataire au Japon.”
Dans des ouvrages tels que Kazoku Nanmin [Les réfugiés familiaux, 2014, inédit en français] et Kekkon kuraishisu [La Crise du mariage, 2016, inédit en français], l’universitaire explique pourquoi, pour de nombreux jeunes Japonais, se marier et fonder une famille n’est plus une idée séduisante. Selon lui, il s’agit d’une tendance à long terme et la pandémie ne fera pas grand chose pour changer l’opinion des gens sur le sujet. “Les hommes et les femmes dans la trentaine et la quarantaine n’ont absolument aucun problème à vivre avec leurs parents”, note-t-il. “Il est vrai que beaucoup d’entre eux ne gagnent pas assez pour louer un logement à eux, sans parler de se marier. Mais il y a même des personnes qui gagnent un salaire décent et qui préfèrent pourtant vivre avec leur mère et leur père. Leur raisonnement est le suivant : pourquoi devrais-je vivre seul alors que ma mère cuisine pour moi et lave mes vêtements ? Et à certains égards, même pour leurs parents, c’est un bon arrangement. Le fait d’avoir leurs enfants non mariés à la maison signifie qu’ils s’occuperont d’eux quand ils seront vieux ou malades.”
En fin de compte, tout est une question d’argent, estime Yamada Masahiro. “Il y a 40 ans, l’économie japonaise était dans de bien meilleures conditions et l’idée de se marier séduisait la plupart des gens. La majorité des femmes voulaient convoler et arrêter de travailler, et comme de nombreux hommes avaient un bon emploi, stable et bien rémunéré, il était plus facile de trouver un partenaire adéquat. Puis la bulle économique a éclaté, le marché du travail est devenu instable, de nombreuses personnes ont perdu leur emploi à cause des restructurations. Depuis lors, les contrats non réguliers sont devenus la norme, à tel point qu’aujourd’hui, environ 40 % de la main-d’œuvre japonaise est constituée de travailleurs non réguliers. (voir Zoom Japon n°89, avril 2019). Cependant, les attentes économiques de la plupart des femmes en matière de mariage n’ont pas changé. En d’autres termes, elles ne veulent pas travailler et attendent de leur mari qu’il soit le principal soutien de famille. Même à l’université de Chûô, où j’enseigne, environ la moitié des étudiantes espèrent devenir des femmes au foyer. Elles savent quel est le type d’environnement de travail – surtout au Japon – et elles n’aiment pas du tout cela. Elles n’aiment pas les très longues heures de travail, le sexisme ou même le harcèlement sexuel qui persistent. Se marier devient donc une échappatoire séduisante. Mais compte tenu de la situation économique actuelle, les chances de trouver une “bonne prise” sont beaucoup plus minces qu’auparavant”, remarque le sociologue.
“D’ailleurs, la culture japonaise continue de valoriser les femmes qui restent à la maison et élèvent des enfants. Si votre mari gagne suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de toute la famille, pourquoi une femme devrait-elle trouver un emploi ? Le fait que de plus en plus de familles ont un double revenu ne signifie pas que les femmes veulent travailler. C’est simplement parce que le salaire du mari n’est pas assez élevé”, conclut-il.
Jean Derome