Histoire : L’ennemi, c’est toujours l’autre

Dans son récit graphique, George Takei montre la montée progressive du rejet de l’autre. / Futuropolis

Dans son magnifique récit illustré, George Takei rapporte un épisode méconnu de l’histoire américaine.

Au cours des dernières semaines, les Etats-Unis ont été secoués par de nombreuses manifestations après la mort de George Floyd. Son décès a rouvert de nombreuses blessures liées au racisme dans ce pays comme dans beaucoup d’autres. La question des discriminations n’est pas nouvelle et les Asiatiques en ont été les victimes dès la fin du XIXe siècle quand le Congrès américain a adopté une loi interdisant l’entrée de son territoire aux Chinois. Lorsque le Japon est entré en guerre contre les Etats-Unis, ce fut au tour des Américains d’origine japonaise de souffrir d’un violent racisme et d’une forme d’exclusion qui s’est traduite par leur internement dans des camps de concentration répartis sur le territoire américain.
George Takei, célèbre dans le monde entier pour son rôle dans la série télévisée Star Trek, avait 5 ans à l’époque. Il a décidé de raconter son histoire et de témoigner dans Nous étions les ennemis, un récit graphique d’une grande force grâce auquel il lève un voile sur une phase encore méconnue de l’histoire contemporaine des Etats-Unis. Il n’est pas le premier à aborder ce sujet sensible que les autorités américaines ont, pendant de nombreuses années, évité. En 2004, Julie Otsuka a publié Quand l’empereur était un dieu (trad. de l’anglais par Bruno Boudard, éd. Phébus), un roman inspiré en partie de l’histoire de son grand-père arrêté le 7 décembre 1941, le jour de l’attaque japonaise contre Pearl Harbour (voir Zoom Japon n°16, décembre 2011), et envoyé dans des camps au Montana, au Texas et au Nouveau Mexique.
Le récit de George Takei se distingue de la fiction signée par Julie Otsuka ou de celle de David Guterson, La Neige tombait sur les cèdres (trad. de l’anglais par Claude Demanuelli, éd. Seuil 1997) parce qu’il s’agit de sa propre expérience. Interné avec sa famille à Fort Rohwer, dans l’Arkansas, il raconte comment il a vécu cette expérience qui a largement forgé sa personnalité et ses engagements ultérieurs. En effet, au travers de ce récit mis en image avec talent par Harmony Becker, on découvre le parcours de cet homme devenu l’une des figures de proue de la lutte pour la justice sociale dans son pays. Il montre comment une population peut du jour au lendemain basculer dans une attitude irrationnelle à l’égard de certains de ses membres sans qu’il soit possible de s’y opposer.
Bien évidemment ce récit historique résonne avec le temps présent. S’il concerne les Etats-Unis, il concerne aussi d’autres contrées. La crise du coronavirus a démontré que certains réflexes de ségrégation pouvaient surgir comme l’ont montré le comportement de certains à l’égard des Asiatiques, Chinois au premier chef. Voilà pourquoi la lecture de Nous étions les ennemis est très vivement recommandée.
Gabriel Bernard

Référence
Nous étions les ennemis, de George Takei avec Justin Eisinger & Steven Scott. Dessin de Harmony Becker. Trad. de l’anglais par Sidonie Van den Dries, éd. Futuropolis, 25 €.