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Voir : Un yokochô peut en cacher d’autres

A Kichijôji, l’Hamonika yokochô est un des hauts lieux de la vie nocturne dans le quartier. / DR

Symboles de l’après-guerre, ces rues souvent commerçantes connaissent un regain d’intérêt.

Yokochô, signifie littéralement “la rue d’à côté”, ou plus exactement les “ruelles perpendiculaires à une rue principale”. Ce mot, à l’origine, est un terme administratif lié à l’urbanisation à l’époque d’Edo (1603-1868), mais pour les Japonais d’aujourd’hui, il évoque surtout les ruelles animées par les commerces de bouche souvent populaires. Yokochô est teinté de l’atmosphère typique de l’ère Shôwa (1925-1989), avec des rues étroites aux lumières tamisées. Rien de plus normal, puisque les yokochô sont les témoins de l’époque de l’après-guerre.
A Tôkyô, les marchés noirs et les stands de nourriture ont poussé dans les décombres de la ville dévastée par les attaques aériennes de la Seconde Guerre mondiale. Collées les unes aux autres, ces baraques, où les Tokyoïtes affamés venaient se remplir le ventre, proposaient bols de soupes ou brochettes.
Beaucoup de ces yokochô ont disparu depuis, mais certaines ont échappé à l’urbanisation et à l’investissement pour le développement et la spéculation de la ville. Longtemps considérées comme démodées et réservées aux anciens, iles regagnent en popularité ces derniers temps grâce à la nouvelle génération pour qui cette atmosphère est nouvelle et attirante plutôt que vieillotte, et aux touristes étrangers qui aiment se retrouver dans des décors aperçus dans des films.
Dans la capitale, vous pouvez déambuler dans :
– Ameyoko (Ameya yokochô), à Ueno :
Sans doute la plus connue de toutes. Né au lendemain de la guerre, rassemblant des marchandises venues du Nord (la gare d’Ueno étant l’équivalent de la gare du Nord à Paris) et abritant les communautés chinoise et coréenne. Plus de 400 stands s’y alignent aujourd’hui, y compris des commerçants d’Asie du sud-est ou d’autres continents.
– Goruden gai (quartier doré), à Shinjuku :
Avec ses quelque 250 bars, il est réputé pour être le quartier général des gens de lettres et de théâtre. Ce quartier est mis en scène dans de nombreux films et romans, notamment des polars.
– Nonbei yokochô (la rue des poivrots), à Shibuya :
Situé à côté de la gare de Shibuya, l’ambiance y est rétro, mais des bistros ou des bars pour la jeune génération y sont également implantés.
–  Hâmonika yokochô (la rue de l’harmonica , à Kichijôji :
Établi dans un quartier populaire et estudiantin, ce yokochô rassemble des commerçants qui répondent aux besoins des habitants du quartier dans la journée, et est animée le soir grâce aux bars et aux restaurants. Un marché y est régulièrement organisé le matin.
– Kameido yokochô, à Kameido :
Localisé à la sortie nord de la gare, il est le reflet de l’arrivée des immigrés, et on peut y découvrir les cuisines mexicaine, népalaise ou philippine.
–  Sankaku Chitai (le triangle), à Sangenjaya :
Plutôt un ensemble de ruelles, comme un témoignage des années 1940.
– OK yokochô, à Akabane
Avec sa trentaine de commerçants, ce yokochô est imprégné de l’atmosphère de l’époque Shôwa, et est souvent le lieu de tournage de films.

Ce regain d’intérêt pour les yokochô n’a pas laissé les investisseurs indifférents. Depuis une dizaine d’années environ, on assiste à l’apparition de complexes de restaurants portant le nom de yokochô et imitant l’ambiance populaire et rétro de leurs modèles . Cette année encore, deux nouveaux yokochô de grande envergure ont été inaugurés à Tôkyô.
Le premier se situe à Toranomon. Dans ce quartier d’affaires, le Toranomon yokochô  occupe tout un étage du Toranomon Hills, le deuxième immeuble le plus haut de la capitale, bâti en 2014. Cette rue a plutôt l’allure d’un food court de luxe. S’y alignent vingt-six stands, supervisés par des chefs connus, et où le repas est facturé entre 25 et 100 euros par personne au dîner. Le Toranomon yokochô accueille des restaurants plutôt haut de gamme, s’amusant de ce décalage avec l’image populaire des yokochô.
Le deuxième, l’Ebisu yokochô est quant à lui implanté à Shibuya, et a été intégrée dans un immense complexe commercial bâti sur l’emplacement de l’ancien parc municipal Miyashita. il comprend dix-neuf restaurants, qui disposent au total de 1 550 places avec les terrasses. Ces deux complexes, qui ont attiré l’attention des médias locaux, semblent représentatifs de l’évolution des yokochô. Etant devenu un concept à la mode depuis plusieurs années déjà, certains y voient une sorte de “déjà vu” : encore un yokochô de plus !

Le Goruden gai de Shinjuku est célèbre pour avoir servi de décor pour de nombreux films. / DR


Et si le dispositif de le Toranomon Yokochô ne ressemble que très peu à l’esprit de l’original, il peut, bien qu’involontairement, répondre à la nouvelle mode dans la restauration. Plutôt que de rester attablés pendant des heures, les clients peuvent passer d’un lieu à l’autre pour boire un verre, grignoter à leur rythme, commander à la carte et non un long menu imposé. Les produits de qualité sont au rendez-vous. Ce lieu “popularise” la haute cuisine, qui ne permettait pas jusqu’alors ce mode de consommation, bien que les prix ne soient pas accessibles à tous.
En revanche, l’ Ebisu yokochô suscite plus de réflexions. L’ancien parc Miyashita a été détruit pour permettre la construction de ce nouveau complexe. Selon l’investisseur, qui a réalisé le nouveau parc en collaboration avec l’arrondissement de Shibuya, cette rénovation était nécessaire pour créer un espace aéré et facile d’accès pour les handicapés. Or, on peut tout aussi bien dire que ce parc, qui accueillait des sans-abris ou servait de point de départ à des manifestations, a subi la gentrification.
Le quartier de Shibuya permettait la cohabitation du passé et du présent, et laissait survivre plusieurs yokochô, traces des marchés d’après-guerre. Quelle que soit la raison de la rénovation, il est ironique de nommer un complexe commercial yokochô, en enlevant sa fonction première, celle d’un lieu ouvert à toutes les populations.
Tandis que la Covid-19 met en péril les authentiques yokochô à cause de la grande promiscuité, on vide de plus en plus le terme yokochô de son sens. Que restera-t-il de ces lieux, lorsque le mot même sera consommé et de nouveau considéré comme caduc ?
Va-t-il pouvoir revêtir une nouvelle valeur, à l’image du Toranomon Yokochô ? En attendant, espérons pouvoir à nouveau fréquenter pour de vrai l’un de ces yokochô…
Sekiguchi Ryôko