L’espoir fait vivre…

Quelle que soit l’ampleur des destructions, les Japonais ne baissent pas les bras. Une attitude qui ne manque pas de surprendre.

at the shelter for displaced people in the city sport center.A woman looking at the messages left in the center to find a beloved one
Sur le mur du gymnase qui accueille des réfugiés du tsunami, on vient inscrire des messages pour retrouver des personnes disparues. A Ofunato, préfecture d’Iwate © Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

Ici, les monts, les vallées, les promontoires et la mer sont un décor presque aussi mouvant que la vie des humains ; dans cette nature trépidante, dans cette fantasmagorie meurtrière, on constate mieux la fuite effrénée, vers l’infini, du temps irréparable, tout meurt et tout renaît plus vite. La mort plane plus menaçante qu’en Occident. Le roseau pensant est ici un roseau bien frêle, et qui, s’il pensait trop, s’effraierait de sa chétivité.” C’est en ces termes que le journaliste Ludovic Naudeau parlait de la nature capricieuse au Japon pour évoquer “la bravoure des Japonais” dans son livre intitulé Le Japon moderne. Nous étions alors en 1909. Celui qui avait couvert la guerre russo-japonaise de 1904-1905 était, écrivait-il, “tombé sous le charme” des Japonais dont le courage l’avait impressionné. Il estimait, comme l’historien britannique Henry Thomas Buckle, que le comportement des hommes résulte d’une “collision” entre deux séries de phénomènes : ceux qui se passent en eux, les phénomènes internes, et ceux qui se passent autour d’eux, les phénomènes externes. La violence de certains phénomènes naturels dans l’archipel avait donc pour conséquence de rendre la population japonaise courageuse et capable de se redresser en cas de cataclysme. Si cette capacité à faire face au malheur avait fasciné le reporter français il y a un peu plus d’un siècle, elle continue de marquer l’esprit des journalistes du monde entier, notamment ceux qui ont couvert le séisme du 11 mars 2011. Malgré l’extrême violence de la secousse et du tsunami qui lui a succédé, les Japonais sont restés calmes et résignés, suscitant à la fois l’admiration et l’étonnement. Dans de nombreux journaux, on a beaucoup insisté sur cette force de caractère et sur l’entraide qui s’est aussitôt mise en place. En janvier 1995, l’incurie des pouvoirs publics pour venir en aide aux victimes du séisme de Kôbe avait déclenché un vaste mouvement de solidarité à travers tout le pays. De nombreuses associations avaient été créées et on ne comptait plus les bénévoles prêts à se mobiliser pour apporter le soutien nécessaire à une population sous le choc. Le mouvement a été tellement puissant que les autorités ont fini par légiférer et mettre en place un cadre légal pour les organisations à but non lucratif (NPO). Le tremblement de terre du 11 mars a aussi engendré un vaste élan de solidarité et de mobilisation dans tout le pays (www.tasukeaijapan.jp). A Tokyo et dans beaucoup d’autres villes, on a organisé des collectes auxquelles les Japonais ont  massivement participé, apportant des produits de première nécessité ou des vêtements souvent accompagnés de petits mots d’encouragement. Le soutien moral dont ont bénéficié les sinistrés leur a sans doute permis de surmonter les difficultés des premiers jours. Cela ne supprime évidemment pas la peine et le chagrin ressentis après une telle catastrophe, mais cela met du baume au cœur et redonne l’envie de retrouver le plus vite possible une vie normale. Aussi étrange que cela puisse paraître pour ceux qui ne sont pas japonais, il y a un terme qui est très vite apparu dans les paroles prononcées à la fois par les victimes et ceux qui n’ont pas eu à souffrir du séisme, il s’agit du mot “espoir” (kibô). Est-ce lié au fait que l’espoir fait vivre ? Toujours est-il que de nombreuses personnes voient dans cette situation sans précédent la possibilité pour le pays de rebondir. Il est vrai que le Japon a réussi par le passé à relever la tête et à sortir des difficultés de façon incroyable. Voilà pourquoi, on entend ici et là un discours volontariste qui rappelle celui des années d’après-guerre. “Tout le pays et toute la population sont concernés. Mais si les gens sont abattus et que l’argent cesse de circuler, le Japon aura du mal à se redresser. L’Etat doit concentrer toutes ses dépenses dans les zones sinistrées et les familles qui en ont les moyens doivent dépenser pour sauver le pays. Dons, sorties au restaurant, achats impulsifs, tout est bon”, pouvait-on lire récemment en première page de l’Asahi Shimbun.

Tous les moyens sont bons pour s’en sortir

Symboliquement, la classe politique a montré dans son ensemble la voie à emprunter. Dans les heures qui ont suivi le séisme, le Premier ministre Kan Naoto et le secrétaire général du gouvernement Edano Yukio sont apparus en public en portant une sorte de bleu de travail, une manière de dire au pays qu’ils avaient déjà entrepris de reconstruire. Tanigaki Sadakazu, numéro un du Parti libéral-démocrate, principale formation de l’opposition, a également sorti sa veste bleue, montrant ainsi aux Japonais qu’il entend lui aussi se retrousser les manches. Même s’il a refusé de rejoindre l’équipe gouvernementale comme lui a proposé le Premier ministre, il doit désormais mettre de l’eau dans son vin et assouplir ses positions à l’égard de son rival qu’il étrillait depuis plusieurs semaines avant le séisme. Il votera sans doute le budget sans trop faire de vagues, car son engagement vis-à-vis de la reconstruction sera aussi évalué à l’aune  de ses choix politiques. Chacun est donc lié à l’autre et chacun doit soutenir l’autre pour espérer sortir de ce très mauvais pas. Cela prendra bien sûr des années avant que l’effort demandé à la collectivité porte ses fruits. Mais on peut souligner que quinze jours après le passage du tsunami, dans certaines localités dévastées, les premières maisons (certes modestes) reconstruites ont été livrées, que la plupart des routes ont retrouvé un trafic normal et que la principale ligne de chemin de fer sera entièrement rétablie avant le 10 avril.  “Tout meurt et tout renaît plus vite”, constatait Ludovic Naudeau il y a 102 ans. Quelques décennies plus tard, le poète Hashi Kanseki confirmait : “On sort le cercueil — un pont se pose dans le paysage”.
Odaira Namihei

 

Satake Kenji, l’homme de terrain

satake-kenji-interview
Spécialiste des tremblements de terre, Satake Kenji appartient à l’Institut de recherche sur les séismes de l’université de Tokyo. Son expertise lui a valu de participer dans les heures qui ont suivi le séisme et le tsunami du 11 mars à une mission chargée d’étudier la nature de la catastrophe.

Au lendemain du séisme qui a frappé le nord-est du pays, vous avez pu effectuer des observations. Quelles sont vos premières conclusions ?
Satake Kenji : Le séisme, qui s’est produit le 11 mars au large de la côte Pacifique du nord de Honshu, est la conséquence d’une rupture de la plaque le long de la fosse du Japon, là où la plaque du Pacifique passe sous le nord de Honshu. Sa magnitude de 9 sur l’échelle de Richter en a fait le séisme le plus important de l’histoire du Japon et le quatrième dans le monde depuis un siècle. Ce tremblement de terre géant a donné lieu à de puissantes secousses et à un énorme tsunami. D’après les observations aériennes et les photographies, l’inondation liée au tsunami a pénétré jusqu’à 5 km des côtes. Les stations GPS indiquent que la côte près de Sendai s’est déplacée de plus de 4 m horizontalement et affaissée d’environ 0,8 m. L’affaissement a permis les inondations côtières, même après le retrait de la vague du tsunami.

Est-ce que le Japon a connu des séismes de cette ampleur ?
S. K. : On peut citer le tremblement de terre de l’an 869 que l’on a baptisé séisme de Jôgan. Il est évoqué dans des chroniques anciennes. Il était écrit que ce séisme géant avait tué des milliers de personnes et le tsunami qui lui avait succédé avait inondé des kilomètres carrés de terre. Des études sur des dépôts ont prouvé effectivement que le tsunami avait pénétré dans les terres à plusieurs kilomètres de la côte actuelle. On estime la récurrence d’un tel phénomène tous les 450 à 800 ans.

Qu’avez-vous noté en particulier ?
S. K. : A la suite des premières reconnaissances aériennes que j’ai pu faire, je peux dire que les zones d’inondation liées au tsunami du 11 mars sont très similaires à celles du tremblement de terre de Jôgan. Nous travaillons sur la mise en place d’un modèle pour comprendre le tremblement de terre de l’an 869 et nous pensons qu’on peut l’interpréter comme un supercycle sismique qui libère la déformation accumulée dans les zones de subduction. C’est un phénomène typique dans la plupart des zones de subduction qui peut revenir à des intervalles de quelques à plusieurs centaines d’années. Néanmoins, les tremblements de terre géants n’ont lieu que sur des périodes de temps plus longues à l’instar de ceux qui ont eu lieu en Indonésie ou au Chili. Ils appartiennent à ce qu’on appelle le supercycle.
Propos recueillis par O. N.