De l’énergie pour en sortir

La situation à la centrale de Fukushima Dai-ichi incite un nombre croissant de Japonais à douter du nucléaire.

Demonstration in central district Ginza against nuclear plants..Demonstrations are rare in Japan but a few hundreds of people gathered on Sunday 27th to protest against nuclear energy.. .On the placard: "Stop the nuclear plants".End of the demonstration in Hibiya park, central Tokyo
Le 27 mars 2011, quelques centaines de personnes ont manifesté à proximité du siège de Tepco pour réclamer l’arrêt des centrales nucléaires dans l’archipel. © Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

L’été approche. Tout le monde va à la plage pour s’amuser. Quand je cherche un coin tranquille pour me baigner, je tombe sur une centrale nucléaire. Qu’est-ce qu’elle fout là ? Je n’en ai aucune idée dans ce petit pays qu’est le Japon. Summertime blues”. C’est ainsi que commence la chanson du groupe RC Succession adaptée du célèbre titre signé Eddie Cochran. Sortie en 1988, Summertime blues, revue et corrigée par le génial Imawano Kiyoshirô, avait bien sûr fait scandale au pays du consensus. La maison de disques du groupe Tôshiba-EMI avait décidé de suspendre sa commercialisation alors que la chanson occupait la tête des meilleures ventes. Mais il était inconcevable que l’on diffuse un disque aussi sulfureux mais pourtant prémonitoire. “La cheminée crache une fumée noire et le tremblement de terre redouté peut survenir. Malgré cela, ils continuent de construire des centrales. Mais pourquoi donc ? Je n’en ai aucune idée dans ce petit pays qu’est le Japon. Summertime blues”, dit le second couplet.  Depuis cette mémorable chanson, la voix d’Imawano Kiyoshirô s’est éteinte, mais son message est resté. Les récents événements à la centrale de Fukushima Dai-ichi sont venus rappeler que le nucléaire pouvait être un poison dont il était difficile de se débarrasser. Ils ont aussi contribué à  rallumer la flamme du mouvement antinucléaire dans l’archipel. Dans un pays atomisé en 1945, le nucléaire a toujours été un sujet sensible, notamment dans sa dimension militaire. L’opinion publique s’est d’ailleurs souvent mobilisée pour rappeler son opposition à l’arme atomique, les commémorations de l’atomisation de Hiroshima et Nagasaki servant de caisse de résonance au niveau mondial. En ce qui concerne le nucléaire civil, les voix ont cependant eu plus de mal à se faire entendre comme l’a montré l’exemple de RC Succession. Il est vrai que dans un pays dépourvu de matières premières, il a été facile de convaincre la population des bienfaits de l’énergie nucléaire. Par ailleurs, le gouvernement japonais, qui a pris la tête dans la lutte contre le réchauffement climatique, a eu beau jeu de rappeler l’intérêt de l’atome qui ne rejette pratiquement aucun gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Quelques jours après le séisme, alors que la situation à la centrale de Fukushima Dai-ichi était alarmante, on expliquait encore à la télévision l’intérêt du nucléaire sur le plan environnemental. Il faut ajouter que le nucléaire civil est désormais considéré comme une source de devises non négligeables dans un pays en crise depuis une vingtaine d’années. Pas facile dans ces conditions de prêter attention aux avertissements lancés y compris par ceux travaillant dans le secteur. En 1997, Hirai Norio, technicien chez Hitachi pendant 20 ans et chargé de l’installation de canalisations à la centrale de Fukushima, a publié un document d’une vingtaine de pages dont nous sommes en possession dans lequel il dénonçait les négligences et de nombreuses erreurs humaines dues à un personnel sous-qualifié embauché par des entreprises sous-traitantes faisant appel aux paysans ou pêcheurs de la région sans aucune formation spécifique. Aujourd’hui, l’ancien conseiller auprès de la Commission nationale d’enquête sur les accidents nucléaires et témoin dans le procès pour l’arrêt de la centrale de Fukushima Dai-ni serait sans doute plus écouté et son message plus facilement relayé. Beaucoup de Japonais se sentent dé-sormais menacés et remettent en cause le discours des autorités. Un sondage réalisé par la chaîne TV Asahi, le 11 avril, révélait que 65 % des personnes interrogées émettent des doutes sur la qualité de l’information concernant l’accident de Fukushima Dai-ichi. Ils veulent en savoir plus et se demandent si le nucléaire est la bonne solution comme en témoigne le succès inattendu du documentaire suédo-finlandais Into Eternity [diffusé en France par Arte en janvier 2011] sur la construction d’un sanctuaire conçu pour abriter des déchets nucléaires. Sorti le 2 avril dans le petit cinéma Uplink à Shibuya, il est l’illustration du doute qui gagne la population. “Notre salle ne peut contenir que 60 personnes, mais nous faisons salle comble à chaque fois. Nous sommes obligés de refuser des spectateurs. Nous avons donc décidé de le diffuser trois fois par jour et toujours avec le même succès. Plusieurs cinémas veulent le montrer et nous sommes en discussion pour une sortie nationale”, confie Asai Takashi, le patron d’Uplink. “Plus de la moitié des personnes qui ont vu le film ne savait rien sur les déchets.

Une prise de conscience qui progresse

J’en ai vu certains pleurer à l’idée que leur génération allait laisser des déchets comme héritage à leurs petits-enfants”, ajoute-t-il. Il se peut que parmi tous ces gens qui “sont parfois venus spécialement de province”, certains d’entre eux aient décidé de rejoindre le corps des manifestants antinucléaires de plus en plus nombreux. Alors qu’ils n’étaient qu’une poignée le 27 mars à exprimer leur refus du nucléaire devant le siège de Tepco, le 10 avril, ils étaient plus de 17 000 à défiler dans le quartier de Kôenji pour demander l’arrêt des centrales nucléaires dans “ce petit pays qu’est le Japon”, comme le chantait Imawano Kiyoshirô. Décédé en 2009, le leader de RC Succession ne peut plus apporter son soutien à la cause, mais il existe une nouvelle vague d’artistes prêts à prendre la relève (voir Zoom Japon n°7, février 2011). Saitô Kazuyoshi est de ceux-là. Sa dernière composition Zutto uso datta [On nous a toujours menti] adaptée d’un de ses grands succès Zutto suki datta [Je t’aimais depuis toujours] résume bien l’état d’esprit actuel. “En vous baladant dans ce pays, vous tomberez sur 54 centrales. Les pubs et les manuels scolaires nous disent qu’elles sont sûres. Après nous avoir dupés, leur seule excuse, c’est celle de l’imprévisible. Je me souviens avec nostalgie de ce ciel qui se remplit désormais d’une pluie noire”, chante-t-il avec conviction, rappelant à tous ceux qui ont choisi de ne plus fermer les yeux que le mensonge n’est plus tolérable et les compagnies d’électricité qui ont “menti” ne sont que de “la merde”. Il y a dans ces paroles comme une sorte d’énergie du désespoir.
Odaira Namihei

 

Amagasa Keisuke, l’homme inquiet

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Spécialiste de l’environnement, Amagasa Keisuke a publié de nombreux ouvrages sur le nucléaire. Il est directeur du Bureau d’information citoyen sur les biotechnologies. © DR

Quel est votre regard sur l’accident de la centrale de Fukushima ?
Amagasa Keisuke : Je crois que c’est une tragédie qui dépasse l’accident de Tchernobyl. Mon opinion repose sur le fait que cet accident concerne quatre réacteurs et qu’il met en jeu de grandes quantités de plutonium et de retombées radioactives. A Fukushima,  les fuites ne sont pas toutes colmatées et on n’a pas la moindre idée du temps que cela va durer. Quoi qu’il en soit, la radioactivité se répand lentement mais sûrement. Je crois vraiment que la contamination sera beaucoup plus importante qu’à Tchernobyl.

Quelle est la responsabilité du gouvernement et de Tepco ?
A. K. : On peut dire que cette tragédie nucléaire devait se produire en dépit des avertissements des accidents passés. Tepco et les autres compagnies d’électricité, au lieu d’en tirer les leçons ont non seulement poursuivi la construction de centrales au nom de la politique contre le réchauffement climatique, mais ont aussi planifié une augmentation des besoins en électricité, en promouvant le tout électrique. Le gouvernement a soutenu cette politique et bâti une société dépendante du nucléaire. En ce sens, les pouvoirs publics et les compagnies d’électricité ont facilité la tragédie actuelle. La centrale de Fukushima Dai-ichi (voir pp. 6-7) est vieille. Mais l’accident n’est pas lié à son âge. Il s’est produit parce qu’il s’agit du nucléaire. C’est un accident dont on savait qu’il aurait lieu sans pouvoir dire avec précision quand il se produirait. Il a eu lieu parce que l’industrie nucléaire et les compagnies d’électricité ont privilégié l’intérêt économique plutôt que la sécurité.

Comment voyez-vous évoluer la situation à Fukushima Dai-ichi ?
A. K. : Lors de l’accident à la centrale de Three Mile Island aux Etats-Unis, il a fallu une année pour parvenir au refroidissement complet du réacteur. Pendant ce temps-là, la situation a été très difficile. A Fukushima, il faudra sans doute plus de temps encore pour refroidir, ce qui signifie que les effets nocifs vont durer. Actuellement, le plus insupportable, c’est de ne pas savoir quand les rejets radioactifs vont s’arrêter. Il se peut qu’ils se poursuivent pendant plus d’un an. Il est donc difficile de savoir quand cette tragédie prendra fin. Une fois que le refroidissement sera atteint, le démantèlement pourra alors commencer. La démolition n’interviendra qu’avec la baisse du niveau des radiations. Cela demandera des années. Le retour à la normale dans les zones irradiées exigera le même nombre d’années. Bref, on n’en a pas terminé avec le nucléaire.
Propos recueillis par O. N.

 

 Sono Ryôta, le citoyen en colère

SONO RYOTA Militant anti nucleaire
Diplômé en sociologie, Sono Ryôta est un des principaux leaders du mouvement de contestation du nucléaire. © Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

Qui porte la responsabilité de l’accident à Fukushima ?
Sono Ryôta : Il s’agit assurément de Tepco et du gouvernement. L’engagement nucléaire du Japon est une  “politique d’Etat”. En dépit des avis contraires lancés par les spécialistes et les mouvements de citoyens, ils ont poursuivi la construction des centrales, affirmant qu’elles étaient en mesure de résister aux séismes. Aussi après l’accident de Fukushima, ils ont brandi “l’imprévisible” comme excuse, prenant du retard dans leur réaction, ce qui a mis en danger de nombreuses vies. Toute cette situation s’explique par leur refus de reconnaître leurs responsabilités et d’abandonner leurs intérêts liés au nucléaire.

On dit que les médias japonais ont trop tendance à faire confiance aux autorités. Qu’en pensez-vous ?
S. R. : Au Japon, les journaux et la télévision sont inféodés au pouvoir et au capital. Ils ne peuvent donc pas exercer correctement leur droit de critiquer. Avec le système des “clubs de la presse” auquel appartiennent les médias, ces derniers ne peuvent pas avoir accès à des informations s’ils écrivent des articles trop dérangeants pour le pouvoir. Même les journalistes les plus talentueux, une fois qu’ils sont entrés dans un journal, ils ne peuvent plus exprimer de critiques à l’égard du gouvernement, y compris lorsqu’ils disposent de connaissances sur le nucléaire. Voilà pourquoi ils choisissent de s’appuyer sur les informations fournies par les autorités.

Comment va évoluer le mouvement antinucléaire ?
S. R. : La plus importante manifestation a réuni plus de 10 000 personnes à Tôkyô. A l’avenir, il y aura encore plus de monde. J’espère qu’elles prendront de l’ampleur pour amener les responsables politiques et Tepco à prendre leurs responsabilités et favoriser un changement de politique énergétique. Je souhaite également renforcer les liens avec d’autres mouvements dans le monde et empêcher la vente de centrales à l’étranger. Il s’agit d’accélérer la prise de conscience dans notre société et d’étendre le débat au maximum.
Propos recueillis par O. N.