Sugawara Daisuke : bâtisseur connecté

Conscient des défis auxquels nos sociétés sont confrontées, Sugawara Daisuke nous livre sa vision de l’architecture.

Tokyo, January 21 2013 - Portrait of Japanese architect Daisuke Sugawara at his office in the Meidaimae area.
Sugawara Daisuke, janvier 2013. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Est-ce que votre perception de l’architecture a évolué depuis le séisme du 11 mars 2011 ?
Sugawara Daisuke : Loin de bouleverser ma façon de penser, le 11 mars 2011 m’a convaincu au contraire qu’elle était la bonne. Depuis l’éclatement de la bulle financière au début des années 1990, j’ai l’impression qu’on a eu tendance à considérer l’architecture comme un jeu si l’on se réfère à la concurrence au niveau de la forme et de la pensée auxquels on s’est livré dans le secteur. Dans ce monde de l’architecture japonaise, ma conception était bien différente. Il s’agissait de “créer un bâtiment pour vivre”, ce qui n’avait rien à voir avec le jeu auquel se livraient les autres. S’agissant de l’habitat, d’après moi, il était indispensable qu’il y ait une architecture qui permet aux gens et aux habitants de ces régions d’y vivre. Dès lors, le tremblement de terre n’a pas ébranlé ma façon de penser. En revanche, il m’a conforté dans mon approche de ce que doit être l’architecture.

Parmi les nombreux défis que doit relever le Japon, le vieillissement de la population est un des plus importants. Comment l’architecture doit y répondre selon vous ?
S. D. : L’un des problèmes d’une société vieillissante est l’existence de ce qu’on appelle “la personne âgée isolée”. Vivant loin de sa famille et ayant perdu ses amis, ses possibilités de sortir sont limitées même en cas de blessure ou de maladie. On peut donc mourir chez soi sans être découvert. Pour pallier ce problème, il est possible de concevoir “une maison en relation avec la communauté locale” et je crois que l’architecture a un rôle à tenir à ce niveau. Durant la période de forte croissance économique, les gens ont développé une haine à l’égard de la famille et du terroir, ce qui a conduit à bâtir des lieux pour la famille nucléaire qui étaient fermés au reste de la société. Cependant, maintenant que l’économie et l’artificialité sont en retrait, les gens, pas seulement les personnes âgées, ressentent une certaine angoisse qui les pousse à chercher des contacts avec d’autres personnes. Le développement des réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook en sont l’illustration. Dès lors, s’il est possible d’ouvrir la maison elle-même ou du moins une partie vers la société ou la communauté, les gens, et pas uniquement les plus âgés, pourront construire une société où se créeront des liens entre les individus. Dans le contexte du vieillissement de la population, c’est une bonne manière de favoriser une vie saine et favoriser les liens entre “les personnes âgées isolées” et les autorités locales. On retrouve en partie cette approche dans le plan directeur des lotissements temporaires de Rikuzentakata auxquels j’ai participé.

Si l’on compare aux décennies précédentes, est-ce que la situation économique difficile du Japon pèse sur votre travail d’architecte. Si oui, de quelle manière ?
S. D. : Du fait du déclin démographique et des changements économiques qui en découlent, j’ai l’impression que le contenu du travail d’architecte qui nous est demandé est en train d’évoluer. Jusqu’à présent, le succès pour un architecte était un musée, un théâtre ou une bibliothèque ou le fruit d’une commande publique. On lui a demandé une beauté spatiale et un style qui en imposent. Aujourd’hui, ce genre de bâtiments ne répond pas aux besoins d’un pays où la population baisse. La plupart d’entre eux ont d’ailleurs été construits par des architectes qui ont actuellement plus de 60 ans.
Ce qu’on demande désormais à un jeune architecte, ce ne sont plus des constructions ambitieuses, mais plutôt des bâtiments de dimension raisonnable qui s’intègrent dans l’espace et qui répondent à l’image de marque de la région et des communautés locales qui leur sont associées En d’autres termes, on est passé à une conception où la relation des gens et des choses occupe la place centrale de la commande. D’ailleurs, on note que les commandes émanent davantage des collectivités locales ou des PME que de l’Etat ou des grandes entreprises. On voit aussi qu’elles concernent moins des grands bâtiments dans les villes. On leur préfère de petites structures en province voire des opérations de rénovation.

Sur quels projets vous êtes-vous lancé ?
S. D. : Je travaille actuellement avec des développeurs locaux sur un projet résidentiel baptisé “la maison connectée”. Il ne s’agit pas de réfléchir maison par maison, mais de concevoir l’espace entre chaque maison pour élaborer les rues et les chemins de promenade qui seront partagés dans ce lotissement. Dans une petite ville de la préfecture d’Akita, je me penche sur la rénovation de maisons anciennes pour les transformer en cafés communautaires. C’est un projet qui ne se limite pas au seul lieu. Il a pour ambition de favoriser les échanges en créant un lien entre le lieu lui-même et le reste de la ville. Pour les développer, j’ai aussi la charge de créer son image de marque. Enfin à Yamanakako, dans la préfecture de Yamanashi, où les déplacements en car sont très importants, je planche sur la conception d’un abribus destiné à mettre en valeur le terroir en créant un lien entre les voyageurs et le lieu.

Si vous aviez les moyens financiers et techniques, sur quel projet aimeriez-vous travailler ?
S. D. : Le déclin de la population n’est pas un problème spécifique au Japon. Il concerne l’ensemble des sociétés industrielles. J’aimerais donc m’engager dans la conception de nouveaux modèles de planification régionale qui intègrent cette donnée afin que les villes conservent leur charme. Depuis la modernisation du pays et la période de forte croissance, les éléments matériels – bâtiments, villes – n’ont cessé de croître. Dans une société fondée sur l’idée de croissance, toutes les techniques étaient segmentées pour répondre à chaque besoin et une fois intégrées, elles étaient efficaces. Toutefois, dans une société en déclin, on se rend compte qu’il est plus efficace de rééditer ce qui était divisé avant pour le réintégrer au niveau de la région. Dans une société où l’on ne produit plus que ce qui est nécessaire, on valorise les techniques qui permettent de produire en quantité suffisante dans la région et non celles qui défendent la production de masse. Voilà un sujet qui m’intéresse. Il ne se limite pas simplement au Japon. Il peut devenir un modèle dans le reste du monde.
Propos recueillis par Odaira Naimihei