Mita Masahiro : nostalgique, mais pas trop

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Né en 1948, Mita Masahiro est écrivain. Il enseigne également à l’université Musashino, à Tokyo. Lauréat du prix Akutagawa, l’un des plus prestigieux prix littéraires nippons, en 1977, il s’intéresse depuis plusieurs années à la question des droits d’auteur.

Que signifie pour vous la Tour de Tokyo ?
Mita Masahiro : La Tour de Tokyo est située au cœur de la capitale. Lorsque je me suis marié et que j’ai pu posséder une maison, j’ai dû aller m’installer en banlieue, loin du centre de Tokyo. Il fallait au moins une heure en train pour s’y rendre. Mais c’était un endroit d’où l’on pouvait voir la Tour de Tokyo. Pour ceux qui vivaient comme moi en banlieue, elle est devenue un objet de culte. Actuellement, je vis dans Tokyo, mais je ne peux pas voir la Tour de Tokyo qui est cachée par les bâtiments qui entourent mon domicile. C’est bien dommage.

On dit souvent que la Tour de Tokyo est le symbole du Japon de l’après-guerre. Quel sens les Japonais ont-ils voulu donner à ce symbole ?
M. M. : La Tour de Tokyo n’est pas un monument du même niveau que la Tour Eiffel. Toutefois, c’est l’édifice qui représente Tokyo. Il a été construit avec l’acier qui restait à la fin de la guerre de Corée. Il devait être le symbole du désir d’atteindre une forte croissance et de maintenir la paix. Par la suite, la réussite économique du pays a contribué à le faire aimer d’une grande partie de la population.

Depuis plusieurs années, on parle beaucoup de la nostalgie de certains Japonais pour les années 1950-1960. Pourtant cette époque était loin d’être facile. Comment expliquez-vous cette tendance ?
M. M. : La démocratisation de la société japonaise et la forte croissance économique qui l’a accompagnée ont apporté la richesse matérielle à la population. Toutefois, cette croissance accélérée est responsable d’une dilution des liens communautaires dans les campagnes, de la désagrégation des valeurs familiales. A l’époque de la construction de la Tour de Tokyo, l’esprit communautaire subsistait encore dans les campagnes et dans les villes. La famille était encore un élément moteur de la société. Certaines valeurs et vertus morales qui contribuaient à la stabilité sociale dominaient. Voilà pourquoi il existe cette nostalgie à l’égard de ce bon vieux temps, notamment parmi les gens de ma génération qui ont vécu cette période.

Vous êtes originaire d’Osaka. Dans cette ville, il existe une tour, Tsûtenkaku, qui est plus ancienne (1956) que la Tour de Tokyo et qui a eu le même concepteur qu’elle. Pourtant elle n’a pas la même importance aux yeux des Japonais. Quel est votre avis sur cette question ?
M. M. : C’est très simple. La Tour de Tokyo est le symbole du Japon. Osaka n’est qu’une grande ville de province qui doit sa grandeur au commerce. Elle possède bien sûr sa propre culture au travers du kabuki, bunraku (théâtre de marionnettes) ou rakugo (monologue à caractère comique). La tour Tsûtenkaku a été érigée au sud de la ville dans un lieu plus en relation avec l’extérieur de la cité. Par ailleurs, Osaka possèdait un bâtiment déjà prestigieux, son château. Tsûtenkaku partait avec un handicap pour le moins sévère.

Peut-on imaginer Tokyo sans la Tour de Tokyo ?
M. M. : Lorsque j’étais à Paris, je suis allé au 56ème étage de la tour Montparnasse et la première chose vers laquelle mon regard s’est tourné est la Tour Eiffel. Je pense que les visiteurs qui se rendront à Tokyo Sky Tree (tour de 634 mètres en construction à l’est de la capitale) chercheront d’abord à voir la Tour de Tokyo. J’ajoute que Tokyo ne cesse de s’agrandir notamment avec la création d’îles artificielles et de nouveaux quartiers comme Odaiba, Ariake ou Toyosu. De ces endroits, on voit très bien la Tour de Tokyo. Enfin la Tour de Tokyo, au même titre que le pont Rainbow ou les gratte-ciel de Shinjuku, appartient au paysage de la capitale. Il me semble vraiment difficile d’imaginer Tokyo sans cet édifice de métal rouge et blanc.
Propos recueillis par Gabriel Bernard