Gotô, l’éveilleur de conscience

Le leader du groupe Asian Kung-fu Generation veut amener la jeunesse nippone à prendre en main son destin.

Tokyo, June 16 2012 - Portrait of Japanese musician Masafumi Gotoh, singer and composer for Asian Kung-Fu Generation
GOTÔ Masafumi© Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Gotô Masafumi, une des icônes du rock japonais ne prend pas son rôle à la légère. Ce guitariste de 36 ans qui a crée le groupe Asian Kung-fu Generation (AKG) en 1996, s’est improvisé rédacteur en chef d’un journal dont le nom porte les espoirs de la génération du Japon post-Fukushima. The Future Times a été créé 4 mois après la triple catastrophe du 11 mars 2011. Pour Gotô Masafumi, cette initiative est la suite logique de son investissement dans la musique pop. Un art qui selon lui, puise ses sources dans la culture populaire et a pour fonction initiale de véhiculer des messages. A l’exemple des troubadours du Moyen-Age qui par des poèmes et des représentations musicales diffusaient les nouvelles aux quatre coins du pays, le chanteur a donc endossé son nouveau rôle de messager. Rassemblant les témoignages des sinistrés et aussi des acteurs de la reconstruction, The Future Times, distribué gratuitement tous les trimestres, étonne par sa qualité graphique autant que journalistique. Restant fidèle à l’image à la fois pop art et manga des pochettes des albums de Asian Kung-fu Generation, The Future Times propose de revisiter le Japon à partir du point zéro, comme l’indique l’édito du premier numéro. A la fois rédacteur en chef et reporter, Gotô Masafumi cherche à comprendre comment le Japon en est arrivé à cette crise identitaire, environnementale et énergétique, tout en projetant définitivement le lecteur dans un futur meilleur. Appelé affectueusement “Gotchi”, ce musicien, aux influences à la fois pop, rock et punk, compose presque toutes ses chansons et ne cache pas son goût pour la poésie et le monde imaginaire futuriste des mangas. Certains morceaux d’AKG ont d’ailleurs accompagné des animés comme Naruto, Fullmetal Alchemist ou Bleach. Pas très doué pour les études, il a d’abord échoué au concours d’entrée pour faire des études en agriculture avant de se retrouver en fac d’économie où il a appris à jouer de la guitare. C’est à cette époque qu’il a rencontré les membres de son groupe Asian Kung-fu Generation qui deviendra pour les fans Ajikan. Une référence dans l’univers rock qui n’a pas pris une ride depuis 15 ans. Parmi ses nombreux tubes, on trouve notamment un titre inspiré de Solanin, le manga signé Asano Inio qui parle du mal-être de la jeunesse tiraillée entre emploi à vie et marginalisation. Dans son répertoire, Ajikan privilégie les thèmes chers à la jeunesse. Depuis le 11 mars 2011, le groupe a incorporé la donne nucléaire dans ses chansons. Le morceau N2, qui figurera dans le prochain album, invite à “ne pas croire, à chercher et à douter” des paroles rassurantes du gouvernement. Dans un contexte où le militantisme antinucléaire pur et dur critique sévèrement le show-business nippon, Gotô Masafumi explique pourquoi sa ligne éditoriale de The Future Times privilégie avant tout la réflexion et comment il envisage le futur japonais.
Alissa Descotes-Toyosaki

Le gouvernement a décidé de rouvrir progressivement le périmètre interdit des 20 km autour de la centrale de Fukushima- Dai-ichi. Que pensez-vous de cette décision ?
G. M. :  C’est très difficile de donner un avis général sur cette question. Si c’était un ami ou un membre de ma famille, je pourrais leur dire que ce n’est pas raisonnable de retourner maintenant dans la zone, car on manque encore d’informations. Mais je ne peux pas me permettre de dire la même chose à quelqu’un que je ne connais pas. J’essaie de me mettre à la place des gens qui habitaient là et veulent revenir, et en même temps d’estimer les risques réels pour la santé. Tout ce que je souhaite c’est qu’on puisse réhabiliter cette région même si cela prend 100 ans. Je pense que la préfecture de Fukushima n’est pas destinée à être abandonnée, mais qu’elle peut servir au contraire au développement de nouvelles technologies.

Beaucoup de mères veulent partir avec leurs enfants, comme c’est le cas dans la ville de Fukushima. Pensez-vous que leur évacuation doit être soutenue par le gouvernement ?
G. M. :  Je pense que les gens qui veulent partir doivent pouvoir le faire. Nous sommes dans une situation où, encore une fois, il est difficile de faire la part des choses. Par exemple, il y a beaucoup de mères aussi qui ont décidé de rester. Pour ma part, je ne peux pas trancher ni imposer une opinion aux autres. J’avoue être encore très indécis sur cette question. Par exemple, pour venir en aide aux réfugiés, j’avais pensé louer un immeuble entier dans ma région natale de Shizuoka. Mais dans le cas de Fukushima, il ne s’agit pas de quelques familles mais de près de deux millions de personnes sinistrées. On ne peut évacuer toute la préfecture. D’un autre côté, quand on pense aux enfants et aux risques qu’ils encourent, c’est insupportable. L’évacuation est un problème très grave et remet en cause la responsabilité du gouvernement qui en cas de crise environnementale tend toujours à en étouffer les conséquences. Ce sont les mécanismes de la société japonaise qu’il faut changer.

D’où votre volonté de réveiller la conscience des Japonais avec une publication comme The Future Times ?
G. M. :  Oui, ceux qui écoutent notre musique sont des jeunes. Ils iront à la fac et rentreront dans la vie active dans une dizaine d’années. Mais c’est maintenant qu’il faut s’adresser à eux et les mettre en alerte. La situation actuelle du Japon n’est pas arrivée d’un seul coup. Elle est le résultat de plusieurs dizaines d’années de gestion. Dans ce sens, il est indispensable de préparer maintenant la génération de demain.

Vous avez récemment mentionné le nombre de manifestants contre le redémarrage des réacteurs de la centrale d’Ôi. Pourtant le chiffre de 11 000 semble dérisoire vu de l’étranger. Pourquoi est-ce si rare de manifester au Japon ?
G. M. :  C’est encore une question qui me tourmente énormément !  Les Japonais ont l’habitude, dit-on, de “lire dans l’air”, c’est-à-dire qu’ils flairent l’ambiance générale avant de prendre des décisions. Les Japonais n’aiment pas se faire remarquer et causer du dérangement. L’éducation est pour beaucoup dans ce genre de comportement, car à l’école on nous apprend à ne pas sortir du rang. Dans ce contexte, une manifestation devant la résidence du Premier ministre qui rassemble 11 000 personnes, c’est énorme pour le Japon !

Dans un entretien paru dans The Future Times, Sakamoto Ryûichi évoque le terme de hisen qui, mot à mot, veut dire “non-guerre” un terme encore plus fort que le mot normal de “taisen”, “contre la guerre”. Est-ce-que l’action générale des Japonais par rapport au nucléaire se rapproche de cette notion pacifiste?
G. M. :  Trois millions de Japonais ont perdu la vie pendant la Seconde Guerre mondiale. De plus, le Japon est encore mal vu par de nombreux pays asiatiques même après 70 ans de paix. Ce que je veux dire, c’est que pour nous, génération née dans les années 70, les manifestations qui ont eu lieu dans les années 60 pour la paix et contre le traité de sécurité nippo-américain ne sont même pas un exemple. On pense plutôt que ce sont justement ces gens-là qui à présent détiennent le pouvoir dans les grosses entreprises. Dans ce contexte de “heiwa-boke” où les gens sont comme abrutis par la paix, les manifestations antinucléaires qui ont commencé l’année dernière sont un renouveau sans précédent. Il y a bien sûr des militants pacifistes de longue date qui y participent, mais pour les plus jeunes, c’est la première  fois qu’ils manifestent. Même moi, j’ai honte de le dire, mais j’ai participé à ma première manif il y a deux mois à l’âge de 36 ans ! Pour nous, il s’agit d’un apprentissage où d’abord il faut ignorer le regard de l’autre. Car au Japon, on regarde les manifestants comme des bêtes curieuses voire dangeureuses. C’est pour cela que les organisateurs font tout pour que tout soit bien organisé et sans débordement. Leur but est de montrer que les manifestants ne sont pas des terroristes. Ils peuvent ainsi gagner la confiance d’un nombre croissant de gens qui viendront à leur tour manifester. Pour ma part, je me dis des fois, que je devrais prendre la parole pendant ces manifs, car je relaie l’information à plus de 99 000 fans qui me suivent sur Twitter. Mais je n’arrive pas encore à franchir le pas. Je me dis en effet que si je le fais, beaucoup de gens me catégoriseront et The Future Times finira par perdre de sa crédibilité. C’est triste, mais c’est comme cela pour l’instant. Parfois, j’aimerais avoir l’avis d’étrangers pour qu’ils nous apprennent à organiser des manifestations plus actives !

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Vous organisez avec Sakamoto Ryûichi le festival No Nukes 2012 qui se déroule les 7 et 8 juillet prochains. Est-ce-que vous allez y prendre la parole ?
G. M. :  Oui, je pense que tous les artistes vont dire quelque chose. C’est un festival créé à l’initiative de Sakamoto dont toutes les recettes sont reversées à l’organisation 10 millions de signatures pour dire au revoir au nucléaire qui organise des manifestations en faveur d’une sortie du nucléaire. Pour ma part, je chanterai aussi le morceau N2 composé après le 11 mars 2011. Il m’est plus facile de chanter que de faire des discours…

The Future Times accorde une grande importance aux énergies renouvelables, pensez-vous que le Japon va s’orienter dans cette direction malgré le redémarrage des réacteurs de la centrale d’Ôi ?
G. M. : Je pense en tout cas que le Japon doit sortir du nucléaire le plus rapidement possible. Petit à petit, les gens doivent se tourner vers les énergies renouvelables, même si cela coûte un peu plus cher. Si le gouvernement a choisi de redémarrer les réacteurs, la plupart des Japonais veulent sortir du nucléaire. Dans un pays sismique, le risque est trop grand. C’est devenu une évidence pour tout le monde. Par ailleurs, il y a beaucoup à faire en matière d’économie d’énergie, surtout à Tôkyô. Même   les rampes d’escalators sont illuminées la nuit. A quoi ça sert ? Il y a un travail énorme à faire aussi avec les architectes, les designers, tous ceux qui sont concernés par l’urbanisme et le développement. Ce sont ces gens-là qui contribuent à penser l’environnement. Nous avons tous un rôle à jouer pour repenser le monde de demain.
Propos recueillis par A D.-T.

Evénement :
Asian kung-fu generation organise les 15 et 16 juillet à la Yokohama Arena un festival international au cours duquel il se produira deux fois.
www.nano-mugen.com