Un poil à gratter nommé GARO

Créé il y a tout juste 50 ans, le magazine a non seulement influencé l’univers du manga, mais aussi la société japonaise.

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N°1, septembre  1964 ©collection Claude Leblanc

Il y a tout juste cinquante ans, le Japon s’apprêtait à tourner une page de son histoire. Tôkyô allait accueillir les Jeux olympiques et inaugurer le premier train à grande vitesse (shinkansen) du monde. Quatre mois auparavant, le pays avait fait son entrée dans l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), symbole de sa réussite économique à peine vingt ans après sa capitulation. Les Japonais ont travaillé dur pour reconstruire leur économie et pour revenir au niveau des puissances occidentales. En cette année 1964, ils obtiennent aussi le droit de voyager librement à l’étranger. Pour le Parti libéral-démocrate (PLD) qui dirige l’archipel depuis une décennie, tout va pour le mieux et il entend donner une image positive de l’archipel au reste du monde qui aura son regard braqué sur lui à l’occasion de la grande fête de l’olympisme.

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N°63, juillet 1969 ©collection Claude Leblanc

Pourtant, derrière le vernis, il subsiste de nombreux problèmes et il existe une frustration chez de nombreux Japonais oubliés de la croissance ou mécontents de la façon dont le pays est conduit. Déjà à la fin des années 1950 et au début de la décennie suivante, une partie importante de la population était descendue dans la rue pour manifester son opposition à la signature du traité de sécurité nippo-américain qui, selon elle, inféodait le Japon aux Etats-Unis. Dans les lycées et les universités, la grogne était forte non seulement à l’égard de la politique extérieure, mais aussi et surtout à l’égard des rigidités de l’enseignement. C’est dans ce contexte qu’apparaît un nouveau magazine consacré au manga. Garo, c’est son nom, est créé pour permettre notamment à l’un de ses fondateurs, Shirato Sanpei, d’expliquer aux plus jeunes que le monde dans lequel ils vont être amenés à évoluer est loin d’être un long fleuve tranquille. Bien au contraire, il est dur et il est indispensable de se battre pour qu’il devienne meilleur. C’est au travers de Kamui-den, une œuvre fleuve qu’il entend “éduquer” les plus jeunes. Car Garo ne

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N°72, février 1970 ©collection Claude Leblanc

s’adresse pas, dans un premier temps, à un public d’adultes ou de jeunes adultes. D’ailleurs, dès son numéro 2, le mensuel arbore fièrement la mention “junior magazine” pour montrer que les enfants sont ses principales cibles. L’un des personnages importants de Kamui-den est un enfant, Shôsuke, qui se comporte de façon exemplaire, en tentant de tirer vers le haut son village qui subit le joug des seigneurs. Une façon pour Shirato de tenter de séduire les jeunes lecteurs.  Mais les obstacles sont nombreux. Vendu 130 yens pour 130 pages, Garo est toutefois un peu cher pour eux si on le compare à Shônen Magazine ou Shônen Sunday commercialisés 50 yens dont les pages regorgent de héros positifs et de cadeaux. S’il ne trouve pas grâce auprès des plus jeunes, le magazine devient rapidement une lecture de référence parmi les étudiants, ce qui amène la direction à éliminer de sa couverture son appel au jeune public à partir de mai 1966.

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N°119, juillet  1973 ©collection Claude Leblanc
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N°89, mars 1971©collection Claude Leblanc

C’est un tournant important pour Garo qui voit aussi son contenu évoluer avec l’arrivée de nouveaux auteurs. Ces derniers ne s’adressent plus aux enfants. Les thèmes sont abordés de façon plus subtile qu’auparavant et font appel à la réflexion des lecteurs pour être décodés. Parallèlement, les pages s’ouvrent également à des intellectuels qui viennent y discuter des grands sujets du moment. Le magazine se complexifie pour répondre à l’intérêt de lecteurs plus exigeants. Shirato Sanpei adapte aussi Kamui-den à ce changement de stratégie qui permet aux ventes de réellement décoller. En 1967, le mensuel a une diffusion de 80 000 exemplaires, un chiffre qu’il maintiendra encore jusqu’au début des années 1970 avant de connaître une longue descente aux enfers pour finalement disparaître en 2002. Tandis que le milieu universitaire est en pleine effervescence, Garo accompagne le mouvement, en offrant dans chacune de ses livraisons de nouvelles œuvres qui convainquent les lecteurs de la nécessité de remettre en cause le mode de développement de la société japonaise. Mizuki Shigeru, que l’on connaît en France principalement pour ses séries autour des fantômes et autres personnages du folklore nippon, a beaucoup publié dans Garo des histoires dénonçant les dérives modernistes du pays et les risques induits par le tout technologique pris par le pays. En novembre 1965, il raconte comment des plantes géantes nées de la pollution vont détruire Tôkyô. A sa façon, il tire le signal d’alarme au moment où les accidents industriels se multiplient et font de nombreuses victimes.

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Extrait de Garo N°55 de janvier 1969. Sasaki Maki (1945-) traite de la guerre du Vietnam dans cette œuvre où il critique l’apathie voire la complicité du Japon dans ce conflit. ©collection Claude Leblanc

On trouve dans de nombreux récits diffusés dans le magazine cette volonté de mettre en garde les Japonais contre la volonté affichée des autorités d’en finir avec le Japon d’antan qui se fait forcément au détriment d’une partie de la population. Il n’est donc pas étonnant que des auteurs comme Tsuge Tadao ou Tatsumi Yoshihiro traitent abondamment de ces sujets dans leurs histoires où la noirceur domine. D’autres comme Takita Yû (1931-1990) entretiennent une sorte de nostalgie avec ce Japon populaire qui n’était certes pas aussi riche, mais où il existait une véritable sociabilité. Son œuvre la plus connue Histoires singulières du quartier de Terajima (Terajimachô kidan) parue entre décembre 1968 et janvier 1970 coïncide avec le début de la série cinématographique Otoko wa tsurai yo [C’est dur d’être un homme] qui aborde la même thématique et que les Japonais vont plébisciter pendant plus de 25 ans. Cette disparition progressive des rapports sociaux est un sujet très prisé de Sasaki Maki qui, tout en s’intéressant notamment à la guerre du Vietnam, n’hésite pas à publier des bulles blanches ou des bulles remplies de caractères sortis de leur contexte pour illustrer cette évolution de la société.
Cinquante ans plus tard, alors que le Japon est confronté à des choix cruciaux, on peut regretter l’absence d’une telle publication capable d’alimenter le débat et de susciter la réflexion de ses contemporains.
Odaira Namihei

garo-japon-1La référence d’actualité :
A la fin des années 1950, après de nombreuses années d’efforts, le Japon sort enfin la tête de l’eau du point de vue économique. Sur le plan politique, les Japonais font confiance aux conservateurs du Parti libéral-démocrate né en 1955 de la fusion du Parti libéral et du Parti démocrate. Cette formation va mener une politique d’alignement sur les Etats-Unis qui irrite une partie de la population. Les manifestations contre le renouvellement du traité de sécurité nippo-américain se multiplient dans l’archipel. Pour rendre compte de ce mécontentement croissant, le groupe Asahi lance le 15 mars 1959 un nouveau magazine baptisé Asahi Journal. Ancré à gauche, il s’impose rapidement comme l’hebdomadaire de référence dans les milieux intellectuels et universitaires. Pour les fondateurs de Garo, il constitue un modèle à tel point que la couverture du premier numéro de Garo (voir ci-dessus à gauche) ressemblera à celle de l’Asahi Journal publiée cinq ans plus tôt.
Odaira Namihei

Exposition :
Mangaro Du 17 octobre 2014 au 2 février 2015,
La Friche – Belle de mai à Marseille accueille une exposition racontant l’histoire du magazine Garo avec une présentation exceptionnelle de nombreux originaux.
41 rue Jobin – 13003 Marseille – Tél. 04 95 04 95 95
Du mardi au dimanche de 11h à 19h.