Le Japon de Muriel Jolivet 1/4

Etablie dans le pays depuis 1973, la sociologue possède une profonde connaissance de la société japonaise.

En 2020, la société japonaise vieillissante reste néanmoins obsédée par le mariage alors qu’il y en a de moins en moins. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

Installée dans l’Archipel depuis près de cinq décennies, Muriel Jolivet est une fine observatrice de l’évolution de la société nippone. Elle a publié, au cours de ces nombreuses années, plusieurs ouvrages dans lesquels elle a analysé avec pertinence la manière dont les Japonaises et les Japonais ont bouleversé leurs modes de vie. Le dernier en date, Chroniques d’un Japon ordinaire (éd. Elytis, 2019) permet de saisir les enjeux fondamentaux du pays alors que celui-ci est entré dans une phase de dépopulation. Cette grande lectrice de la presse nous a accordé un long entretien au cours duquel elle nous a dessiné les contours du Japon des années 2020.

Dans vos écrits, apparaît souvent le terme banare associé à un autre pour évoquer le “détachement” des plus jeunes à l’égard de certains éléments de la société. Peut-on parler d’une “génération banare” ?
Muriel Jolivet : Je ne m’en étais pas rendu compte, mais kekkon banare montre que la jeunesse prend un peu de distance vis-à-vis du mariage. Se marier n’est pas fondamentalement remis en question, mais plus on tarde mieux c’est, la date limite correspondant à l’horloge biologique des femmes. Dans les années 1970, on parlait de kurisumasu kêki (Christmas cake), sous-entendant que la date butoir pour que les femmes puissent convoler était 25 ans, après quoi elles devaient songer à se brader. Un ami m’a expliqué qu’aujourd’hui la “date de péremption des femmes” (josei no shômi kigen) s’était déplacée à 35 ans, après quoi elles basculent dans la catégorie des makeinu. Même si les hommes ont tendance à considérer qu’ils sont “consommables” à tout âge, ils ont aussi tendance à se marier le plus tard possible.
Ce qui rajeunit l’âge du mariage est l’augmentation des dekikon, abréviation de dekichatta kekkon, signifiant que la mariée est enceinte. Un quart des mariages entrent dans cette catégorie. Comme me l’a rapporté une femme qui se reconnaissait makeinu (chien battu, c’est-à-dire femme active autour de 35 ans, célibataire et sans enfant) : “Il n’y a plus guère que les yankî qui procréent, ce qui n’est guère rassurant pour l’avenir du pays…” Si 80 % des mariages chez les moins de vingt ans sont des dekikon, le taux de divorce monte aussi à 80 % dans les cinq années qui suivent…