Découvrir la capitale façon Ozu

Le quartier d’Ôtemachi vu depuis le Palais impérial. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon


Dans le débat sans fin entre rénovation/conservation et réaménagement (c’est-à-dire culture contre argent), le Mitsubishi Ichigôkan est un exemple rare de la prédominance du premier argument sur le second. Comme on peut le voir, l’ancien bâtiment de la banque est toujours là. A vrai dire, il s’agit d’une reproduction fidèle, car la structure originale a été démolie en 1968. De toute façon, je ne vais pas me plaindre. Construit dans le style Queen Anne, très populaire à l’époque, cette beauté de brique rouge gagne haut la main contre ses voisins modernes. “En plus de la réutilisation de certains éléments intérieurs du bâtiment, tels que les rampes des escaliers, la structure a été reproduite aussi fidèlement que possible grâce à l’utilisation de méthodes de construction et de techniques architecturales spécifiques”, peut-on lire sur le site Internet consacré au bâtiment.
Une autre surprise architecturale (et un autre endroit que notre guide ne mentionne pas) est le bâtiment de l’assureur Meiji. Un peu plus récent que l’Ichigôkan (il a été achevé en 1934), c’est en fait le bâtiment original, et non une copie. Il a miraculeusement survécu aux raids aériens de la guerre et à l’occupation américaine, lorsqu’il a été réquisitionné (de 1945 à 1956) comme Quartier général des puissances alliées. Bien que d’apparence très occidentale, il a été conçu par l’architecte japonais Okada Shin’ichirô. En 1997, il a été le premier bâtiment de l’ère Shôwa (1925-1989) à être désigné comme Bien culturel d’importance nationale. Cela devrait le mettre à l’abri des dangereuses tentacules d’entrepreneurs peu scrupuleux – du moins pour le moment.
Nous passons pour la énième fois devant le Palais impérial, mais cette fois-ci, nous partons de l’extrémité gauche et avons la possibilité de voir l’ensemble du jardin extérieur et le pont de Nijûbashi qui ne peut être traversé que deux fois par an, lorsque les gens ordinaires sont autorisés à entrer dans le domaine impérial le jour de l’anniversaire de l’empereur et le 2 janvier. Le jardin extérieur semble calme et presque endormi maintenant, mais il a été le théâtre de plusieurs événements historiques importants. En 1923, par exemple, les survivants sans abri du grand tremblement de terre s’y sont rassemblés en quête d’un toit et probablement de la protection impériale. En août 1945, de nombreuses personnes en pleurs se sont prosternées, de nouveau face au Palais impérial, après avoir entendu la nouvelle que le Japon avait perdu la guerre, et quelques officiers militaires s’y sont même suicidés. Puis, dans les années 1950 et 1960, il est devenu le lieu d’innombrables manifestations anti-gouvernementales et anti-américaines. Le bus fait demi-tour le long de Hibiya-dôri et tourne à gauche lorsque nous arrivons au Théâtre Impérial qui a ouvert ses portes en 1911 en tant que premier grand théâtre de style occidental à Tôkyô. Il est de nos jours célèbre pour la mise en scène de nombreuses comédies musicales (un panneau rouge et jaune annonce Les Misérables à l’affiche). La construction originale comportait de nombreuses décorations en marbre, tandis que celle d’aujourd’hui a un air très années 1960.
Nous sommes de retour à notre point de départ, la gare de Tôkyô, et disons au revoir à l’équipe du bus. Notre guide à fort indice d’octane était sans doute un peu trop excitée par rapport à ses collègues plus âgés des années 1950, mais elle n’a pas manqué de nous divertir !
Jean Derome