Le Japon de Muriel Jolivet 3/4


Quelles conséquences cela a-t-il eu ? Cela a-t-il favorisé un moindre engagement des plus jeunes comparé à leurs aînés ?
M. J. : Je parlerais plutôt de détachement. Si un chasseur de tête leur propose un meilleur salaire, ils partiront sans états d’âme, alors qu’il y a vingt-cinq ou trente ans, abandonner son employeur était vécu (des deux côtés d’ailleurs !) comme une trahison…
Interrogés en 2014, 48,1 % des jeunes gens se disaient encore en faveur de la promotion à l’ancienneté et 71,2 % se disaient plutôt favorables à l’emploi à vie. Cela révèle une certaine nostalgie face à l’ancien modèle qui prévalait pour les plus favorisés ou (employés des grandes entreprises) et qui a disparu au tournant des années 1990 après l’éclatement de la bulle financière.

Vous écrivez que les Japonais, en particulier les plus jeunes, utilisent souvent l’expression mendokusai (“c’est assommant, ennuyeux”) pour justement montrer ce détachement. Pourriez-vous donner un exemple concret et ce que cela signifie en définitive pour le fonctionnement de la société ?
M. J. : Les jeunes ont la simplicité de se qualifier de mendokusagariya, ce qui revient à mettre un peu en cause les pesanteurs sociales. Les Japonais sont des gens compliqués, et les jeunes trouvent parfois fastidieux tout le protocole d’usage pour faire quoi que ce soit. Une collègue a fait réécrire cinq fois un courriel envoyé (en japonais, je précise!) par un étudiant qu’elle jugeait incorrect, compte tenu de son statut de professeur titulaire. Les niveaux de langage sont vécus comme mendokusai, mais ce qui inquiète davantage leurs aînés c’est quand ils qualifient le mariage de mendokusai. Je pense que c’est plutôt tout le processus de séduction qui est vécu comme mendokusai, sans que le jeune homme soit assuré du résultat de ses efforts. C’est exactement ce que proclament ceux qui préfèrent investir ailleurs leur temps et leur argent…