Au temps du coronavirus


Le train, d’ordinaire bondé, qui relie Nara à Kyôto fait des allers-retours pratiquement à vide et la gare de Kyôto semble abandonnée, il faut remonter à l’année 2011, et aux conséquences du tremblement de terre et de la catastrophe de Fukushima (voir Zoom Japon n°9, avril 2011), pour retrouver une telle impression d’étrangeté.
Le célèbre temple bouddhiste Kiyomizu, qui domine le quartier de Gion, accueille en temps normal quelque 10 000 visiteurs chaque jour mais n’en voit plus passer qu’une dizaine depuis le début avril, pour la plupart des habitants venus en voisin, comme pour faire un état des lieux. Dans le quartier alentour, les ruelles commerçantes où les touristes font habituellement de longues queues pour acheter des glaces au matcha, sont entièrement vides. Les seuls bruits qui viennent encore perturber ce calme sont ceux des engins de travaux qui détruisent d’anciennes maisons d’habitation afin de construire hôtels, pensions et cafés, pour touristes.
Au nord-est de la ville, l’illustre Pavillon d’or garde secret le nombre de ses visiteurs quotidiens, mais à en juger par son gigantesque parking vide, on se doute qu’en temps normal ils sont nettement plus nombreux. Pénétrer dans ce lieu donne l’impression d’entrer dans un décor de film, le fameux bâtiment est bien là, ainsi que son reflet dans l’élégante pièce d’eau qui l’entoure, les très nombreux marchands de souvenirs et d’amulettes sont tous ouverts, les dizaines d’employés masqués en poste à leurs guichets, protégés des clients par de grandes bâches de plastique, mais un seul détail manque à la mise en scène, les visiteurs.
Dans de nombreux recoins des quartiers historiques, les habitants de l’ancienne capitale semblent reprendre avec plaisir possession de leur ville, la redécouvrir. Et tous ceux que l’on interroge confient volontiers apprécier ce calme retrouvé.
Haut lieu des selfies pour Instagram, et symbole des méfaits du tourisme de masse, le sanctuaire shintô Fushimi Inari Taisha, et ses milliers de portiques vermillons, est redevenu un lieu de culte, les bâtiments lovés dans une forêt de cyprès parcourue de petits ruisseaux ont retrouvé leur mystère, les oiseaux se font entendre et les habitants des alentours viennent s’y recueillir. Le ralentissement de l’activité économique est surtout perceptible aux abords des hôtels et dans les quartiers de restaurants, où la plupart des établissements sont déserts. En fin de journée, à une heure où il est habituellement difficile de trouver un taxi, de longues files de voitures se forment.
Jusqu’à la fin des années 1980, il n’était pas rare de se retrouver en fin de journée, les bus d’écoliers en voyage de classe enfin partis, totalement seul à arpenter les plus célèbres des jardins zen de Kyôto. On se prend à rêver d’un retour quelques années en arrière ou du moins d’un gouvernement qui n’aurait pas de politique touristique seulement basée sur le chiffre et qui saurait conjuguer développement touristique et préservation des sites. La pandémie aura au moins eu le mérite de laisser le temps à la réflexion.


Eric Rechsteiner