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    Accueil » Actu » Promenade : Le dagashiya Kume Shōten
    Dossiers Dagashiya : les marchands de petits bonheurs

    Promenade : Le dagashiya Kume Shōten

    Par Florent Gorges27/05/2026
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    Parution dans le n°157

    La devanture discrète de Kume Shōten passera sans doute inaperçue aux yeux des touristes non avertis. 📸 Florent Gorges

    Quand une simple balade dans les faubourgs de Tōkyō se transforme en souvenir hors du temps…

    Depuis les années 2010, il n’est plus rare de voir fleurir, dans les quartiers les plus fréquentés par les visiteurs, des dagashiya flambant neufs ouverts par des sociétés avisées. Derrière leurs vitrines soigneusement arrangées s’alignent gadgets colorés et friandises prétendument « rétro» , autant de babioles nostalgiques destinées à ravir les touristes, qu’ils soient japonais ou venus de l’autre bout du monde.

    Pourtant, il suffit parfois de s’accorder le luxe d’une promenade sans but précis, de quitter les artères saturées et les itinéraires balisés, pour tomber, presque par miracle, sur un véritable dagashiya d’un autre temps. Là, point de décor étudié : la boutique est souvent tenue par un grand-père ou une grand-mère qui, malgré le poids des années, refuse obstinément l’oisiveté. Pour les enfants du voisinage qui arrivent les uns après les autres sur leurs petits vélos bringuebalants afin d’acheter quelques bonbons, des cartes Pokémon ou des sachets de stickers à collectionner, ces échoppes survivantes sont de véritables refuges. On y souffle, on s’y retrouve, on échange, on joue, et surtout on y apprend l’art simple de la sociabilité, loin des bancs de l’école.

    C’est au cours d’une flânerie improvisée dans le quartier de Nippori, à Tōkyō, que je suis tombé par hasard sur Kume Shōten. Dès le premier regard, l’identité du lieu ne faisait aucun doute : j’avais devant moi un dagashiya dans toute son authenticité. Plusieurs indices trahissaient sa nature. D’abord sa situation : juste en face d’un petit square où une nuée d’enfants s’égosillait en courant après un ballon ou en improvisant des courses de vélos. Puis l’entrée elle-même, décorée de vieilles bornes d’arcade que le temps avait sévèrement malmenées, mais qui semblaient pourtant toujours capables de fonctionner. On apercevait aussi quelques bornes de gachapon, elles aussi marquées par les années.

    DES BONBONS ET DES JEUX

    Kume Shōten ressemble à une vieille bicoque, tenue par le même couple depuis près de cinquante ans. C’est une fois le seuil franchi que le véritable voyage commence. Car ici, rien — ou presque — ne semble avoir changé depuis les années 1980 ou 1990. La boutique n’est pas bien grande : peut-être une trentaine de mètres carrés, tout au plus. Pourtant, à peine entré, on a l’impression d’avoir remonté le temps. L’endroit est un peu poussiéreux, joyeusement désordonné. La décoration est quasi inexistante, mais la vétusté des murs, l’usure du sol et les traces laissées par les décennies confèrent à l’ensemble une patine singulière, un charme discret que les lieux trop soigneusement restaurés n’atteignent jamais.

    Au fond de la pièce, mon regard est immédiatement attiré par quelques mini-bornes d’arcade — des machines Capcom et Neo-Geo — qui trônent fièrement malgré leur fatigue évidente. Les jeux qu’elles proposent semblent eux aussi figés dans une autre époque : Final Fight, Metal Slug, Street Fighter II et d’autres classiques du même acabit. Le prix du crédit, lui, oscille entre dix et vingt yens selon la machine. Depuis les jours glorieux de Space Invaders en 1979, les dagashiya ont toujours tenu lieu de game centers pour les écoliers japonais. Non seulement parce que les véritables salles d’arcade leur étaient normalement interdites, mais aussi parce que le coût des parties correspondait mieux à leur modeste argent de poche. Aujourd’hui encore, payer plus de vingt yens paraîtrait presque excessif — surtout lorsqu’on constate que certains boutons refusent obstinément de fonctionner. Le maître des lieux n’a visiblement ni les compétences, ni les moyens de les réparer lui-même. Quant aux contrôleurs joysticks, leur usure est telle qu’on ne peut s’empêcher de se demander combien de milliers de parties ils ont supportées depuis leur fabrication.

    Les murs sont tapissés de vieux posters délavés représentant des starlettes depuis longtemps tombées dans l’oubli. À l’entrée, le couple vend une multitude de gadgets en plastique bon marché, des poignées de friandises, des glaces et des sodas qui ne coûtent que quelques dizaines de yens. Autant dire un paradis pour les enfants.

    LA CUISINE D’OBĀ-CHAN

    Mais la véritable spécialité de ce dagashiya, celle qui fait sa renommée dans le quartier, n’est autre que son pot-au-feu maison à base de dashi, le fameux oden. Au centre de la pièce trône une grande marmite d’où s’échappent des volutes parfumées ; à l’intérieur, la préparation mijote doucement. Pour quelques dizaines de yens, on peut repartir avec un œuf, un morceau de tofu frit, une épaisse tranche de radis blanc longuement bouillie, ou encore une portion de vermicelles de konjac. Et pour deux ou trois euros à peine, on obtient un bol généreux rempli de plusieurs ingrédients, que l’on peut savourer sur place ou emporter jusqu’au parc d’en face.

    Le vieux monsieur m’explique avec une certaine fierté que sa femme prépare l’oden tous les jours depuis plus de quarante ans, en suivant une recette qui lui est propre. Il ajoute, non sans satisfaction, que le soir venu la marmite est presque toujours vide : les enfants du quartier, mais aussi leurs mères, en raffolent. Après y avoir goûté, je comprends immédiatement pourquoi : le bouillon est délicieux, profond et réconfortant. Je me régale, malgré la chaleur écrasante de l’été japonais — car l’oden est plutôt un plat destiné à réchauffer les corps pendant les mois froids de l’année.

    DES SOUVENIRS POUR LA VIE

    Je profite de ce moment pour rester là une bonne vingtaine de minutes, simplement à observer la vie de ce minuscule commerce de quartier en ce dimanche ensoleillé. Qui pourrait imaginer, en regardant la devanture vieillotte de la boutique, que l’endroit déborde d’activité ? Des groupes d’enfants entrent et sortent sans cesse : certains achètent quelques bonbons, d’autres une glace. On papote, on rit, on essaie distraitement un jeu vidéo rétro, on glisse une pièce dans une vieille borne électromécanique.

    Les gamins s’adressent aux propriétaires avec une familiarité touchante. Pour eux, les deux vieillards portent des surnoms : Ojī-chan (papi) et Obā-chan (mamie).Les deux commerçants leur répondent presque toujours en les appelant par leur prénom. Parfois, lorsqu’une chamaillerie éclate entre deux garnements, ils haussent la voix pour les rappeler à l’ordre. L’atmosphère est incroyable ; on se croirait transporté dans une scène de ces vieux films japonais qui racontent la vie des faubourgs populaires.

    Penchée sur sa marmite, la vieille dame me glisse soudain en désignant une cliente : « Vous voyez cette maman ? Je la connais depuis qu’elle est toute petite. Elle venait déjà ici autrefois… et maintenant, c’est avec sa fille ! »

    Le vieux couple pourrait sans doute me raconter toute l’histoire du voisinage, mais il est temps pour moi de repartir. Au moment de prendre congé, mon regard se pose pourtant, presque malgré moi, sur la vitrine poussiéreuse située sous le comptoir — là où le monsieur utilise encore un boulier pour faire ses comptes. La vitre n’a manifestement pas été nettoyée depuis une éternité. Pourtant, quelque chose attire mon attention. Au milieu d’une poignée de vieux jouets en plastique bon marché probablement abandonnés là depuis des décennies, j’aperçois un petit objet noir serti de billes colorées. Pas de doute : c’est unTenbillion.

    Pour mémoire, le Tenbillion est ce puzzle game conçu par Nintendo et lancé en 1980, au plus fort de la folie mondiale du Rubik’s Cube. Aujourd’hui, c’est un jouet très recherché par les amateurs de la marque et les collectionneurs. Intrigué, je m’adresse au grand-père.

    — Oh, vous avez un Tenbillion !
    — Un Ten… quoi ?
    — Un Tenbillion. Le petit jouet, là. Vous le vendez ?
    — Oh, ce truc ? J’avais oublié que j’en avais encore un. Euh… vous le voulez ?
    — Oui ! Combien ?
    — Je ne sais pas… Personne ne veut de ce vieux machin… Je vous le donne si vous m’en débarrassez.
    — Je ne peux pas accepter. Dites-moi votre prix et je vous le prends.
    — Hmm… je ne sais pas… 500 yens. Ce n’est pas trop ?
    — Pas du tout. Je vous le prends.
    — D’accord… Attendez, je vais le nettoyer, il est plein de poussière ! Ça alors… Qui aurait cru qu’un Français m’achèterait un bidule pareil ? Je pensais ne jamais pouvoir m’en débarrasser…

    C’est ainsi que je quittais Kume Shōten : le ventre plein, un sac rempli de friandises bon marché et, entre les mains, un Tenbillion vieux de plus de quarante ans mais pourtant flambant neuf.

    En tant que collectionneur d’objets Nintendo, le simple fait d’avoir pu l’acquérir dans un authentique dagashiya — exactement comme les enfants japonais pouvaient le faire au début des années 1980 — lui confère à mes yeux une valeur sentimentale incomparable. Et si, en prime, cela permet à ce sympathique couple de poursuivre encore un peu sa noble activité, alors c’est une raison de plus de s’en réjouir. ●

    Kume Shōten : véritable caverne d’Alibonbon et les quarante saveurs. 📸 Florent Gorges
    La mini salle d’arcade de Kume Shōten, destinée aux plus jeunes. 📸 Florent Gorges
    Le gérant, dépoussiérant un jouet qui dormait depuis des années dans sa vitrine. 📸 Florent Gorges
    Été comme hiver, le pot-au-feu oden est préparé et proposé tous les jours. 📸 Florent Gorges
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