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    Accueil » Actu » Interview : Amano Yoshitaka et son amour pour Paris
    Passion Japon

    Interview : Amano Yoshitaka et son amour pour Paris

    Par Florent Gorges15/06/2026
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    Profitant de la venue de l’artiste japonais en France, nous lui avons demandé ce qui le pousse à passer autant de temps à Paris… Interview.

    Amano Yoshitaka devant le Panthéon.

    Amano Yoshitaka, sa vie en quelques lignes

    Amano Yoshitaka est l’un des artistes japonais contemporains les plus admirés au monde. Sa grande exposition actuellement présentée au Brésil a par exemple déjà attiré plus de 100 000 visiteurs, et chacune de ses apparitions publiques génère des files d’attente pouvant atteindre plusieurs centaines de mètres. Amano a débuté sa carrière à l’âge de 15 ans, lorsqu’il est repéré par le studio d’animation japonais Tatsunoko Production. Il y devient très tôt le premier véritable « character designer » du studio et donne naissance à des milliers de personnages – héros, antihéros, monstres – que des millions d’enfants japonais suivront chaque semaine à la télévision.

    À 30 ans, il décide cependant de prendre son indépendance pour vivre exclusivement de son art. Les commandes affluent alors de toutes parts. Il illustre ainsi des centaines de couvertures de romans, de magazines, etc. Sa carrière est déjà solidement établie au Japon, mais c’est à partir de 1987 qu’elle connaît un nouvel essor. Le futur géant du jeu vidéo Squaresoft le sollicite en effet pour devenir l’illustrateur officiel et le character designer d’une toute nouvelle série : Final Fantasy. Son talent est rapidement reconnu à l’international, où il compte désormais des centaines de milliers de fans. À 73 ans, Amano Yoshitaka demeure un travailleur acharné et son carnet de commandes ne désemplit pas.

    Amano Yoshitaka et son rapport à la France

    Durant votre enfance, quelle image aviez-vous de la France ?

    Amano Yoshitaka : J’avais de la France l’image véhiculée par les manuels scolaires, notamment d’histoire et d’art. Mais pour les gens de ma génération, ce sont surtout les clichés transmis par le personnage d’Iyami, l’un des héros du manga humoristique Osomatsu-kun (1962-1969, par Akatsuka Fujio), qui nous viennent à l’esprit. Iyami est Japonais, mais il est persuadé d’être Français ; il tente donc d’adopter les comportements qu’il estime « typiques des Français ». Il est toujours habillé comme un artiste, avec une petite moustache distinguée. Mais il est aussi très prétentieux, voire un peu méprisant – l’un des sens du mot « iyami ». Lorsqu’il parlait de la France, il ne disait pas « furansu » (France), mais « o furansu » (« la très vénérable France »). Il avait les cheveux longs, coiffés de manière étrange. Vous savez pourquoi ?

    Non…

    Parce que l’image des Français est celle d’un peuple qui ne parle que français. Iyami ne pouvait donc pas se faire comprendre des coiffeurs japonais ! Heureusement, j’ai rapidement fini par découvrir la vraie France et les vrais Français…

    Vous souvenez-vous de votre première visite dans l’Hexagone ?

    Oui, c’était un simple voyage de groupe organisé il y a fort longtemps. Je suis venu avec ma femme et je me souviens surtout de la visite du Louvre, d’Orsay, etc. En tant qu’artiste, j’ai ensuite effectué de nombreux séjours à Paris. Par exemple, vers 1993, je pratiquais beaucoup la lithographie à Tokyo et je souhaitais vraiment me perfectionner. Je venais donc régulièrement à Paris, une semaine par-ci, une semaine par-là, pour fréquenter le célèbre atelier Maeght. Je logeais alors à l’hôtel. Au tout début de l’année 1995, j’ai également été invité par le magazine Tsunami, de l’éditeur Tonkam, à participer à la Biennale d’Orléans. En plus des projections de films live et d’animation japonais, dont L’Œuf de l’Ange pour lequel j’avais dessiné les personnages, se tenaient deux grandes expositions : l’une consacrée à mon travail et l’autre en hommage à Tezuka Osamu. À cette biennale, j’avais apporté de nombreux originaux, notamment liés à Final Fantasy – que personne ne connaissait encore en France. C’était la première fois que j’exposais dans ce pays. Je garde un excellent souvenir de cette ville et de cet événement, même si nous avons eu quelques frayeurs. Alors que l’exposition devait ouvrir le lendemain matin, toute l’équipe française a commencé à rentrer chez elle dès 16h, alors que rien n’était prêt ! Nous avons donc dû tout installer nous-mêmes. Heureusement que le staff de Tezuka Productions était là pour nous aider…

    Depuis quand vos venues régulières à Paris datent-elles ?

    En 1997, j’avais un atelier à New York où je travaillais beaucoup. Puis j’ai souhaité avoir également un atelier à Paris. J’ai alors cherché un petit appartement, que j’ai rapidement trouvé en 1998 dans le Quartier latin. Depuis, je viens en moyenne deux ou trois fois par an.

    Pourquoi avoir choisi le Quartier latin ?

    J’ai visité plusieurs arrondissements, mais j’ai eu un véritable coup de cœur pour cet endroit. D’abord parce qu’il se situe près de la Sorbonne et du Panthéon, dans un quartier fréquenté par de nombreux étudiants. On y trouve aussi beaucoup de librairies, de bars et de restaurants ouverts tard le soir. C’est un lieu festif, joyeux, plein de vie. En venant à Paris, je recherche généralement le calme, mais pas le silence absolu ! Bref, j’adore cet endroit. Quand je franchis le seuil de mon appartement après plusieurs mois d’absence, j’ai réellement l’impression de rentrer à la maison.

    Pourtant, rechercher le calme à Paris, n’est-ce pas antinomique ?

    Disons que je viens surtout pour me retrouver seul, décompresser, m’aérer l’esprit et enfin me concentrer sur des projets personnels.

    Ce n’est pas possible à Tokyo ?

    Non. À Tōkyō, il y a toute la dimension professionnelle : les réunions, les soirées, les mondanités, les sollicitations, les deadlines. Sans parler des informations en continu, des actualités omniprésentes qui parasitent ma concentration. Dans mon atelier au Japon, une très grande partie de mes journées est consacrée à des œuvres de commande. Dans cet environnement, il m’est difficile de réfléchir à mes projets personnels. Je viens donc à Paris pour me couper totalement de tout cela. Dans ma bulle, n’étant plus sollicité, je peux me consacrer uniquement à mes œuvres personnelles. À Paris, je n’ai même pas de télévision et ma radio est branchée uniquement sur des stations diffusant de la musique classique ou du jazz. Bref, j’adore me réfugier ici, car cela me fait un bien fou.

    Vous avancez alors sur vos projets artistiques personnels.

    Oui ! Par exemple, cela fait des années que je réfléchis à une peinture monumentale de plusieurs dizaines de mètres de long. Mais je ne parvenais jamais à trouver le temps nécessaire pour y penser sérieusement, et cela me frustrait énormément. C’est pour cette raison que je suis venu vingt jours à Paris cette fois-ci, afin de me consacrer exclusivement à ce projet. J’ai enfin trouvé les réponses à mes questions. Je suis soulagé. Venir à Paris m’a permis de trouver les bonnes idées.

    L’air de Paris vous inspire-t-il ?

    Énormément ! Ici, l’inspiration me vient très spontanément. D’ailleurs, la plupart de mes œuvres personnelles récentes ont été conçues lors de mes séjours dans mon appartement parisien. En général, je les imagine et les conceptualise sous forme de croquis ici, puis je les concrétise dans mon atelier au Japon, qui est effectivement beaucoup plus spacieux. Beaucoup de mes proches me disent d’ailleurs qu’ils parviennent à distinguer les œuvres nées à Paris de celles créées ailleurs, simplement en les regardant. Personnellement, je n’en ai pas conscience, mais cela ne m’étonne pas. Cela doit sans doute se jouer dans le choix des couleurs.

    Vous dites que Paris vous inspire, mais on remarque que vous ne réalisez quasiment aucune peinture de Paris…

    C’est vrai ! Il existe de nombreux artistes très talentueux pour représenter des paysages, qu’ils soient urbains ou champêtres. Ce n’est pas mon cas. Pour moi, l’inspiration s’exprime de manière plus abstraite, plus indirecte.

    Par exemple, lorsque je dois illustrer une page d’un livre pour enfantsdont l’histoire se déroule dans un jardin, c’est en réalité le jardin du Luxembourg que j’ai en tête au moment de peindre. Même si cela n’est pas évident au premier regard, on retrouve des fragments de Paris un peu partout dans mes œuvres.

    Si vous deviez définir Paris en une couleur ?

    Le rose. Un rose doux et joyeux, plutôt pastel. Tokyo serait rouge et bleu, des couleurs vives et tranchantes. Et New York serait plus monochrome : gris, noir.

    Restez-vous enfermé dans votre studio ou en profitez-vous pour vous balader ?

    Je sors régulièrement me promener. J’ai même élaboré mon propre circuit : je passe par le jardin du Luxembourg, je flâne dans les librairies de Saint-Michel, je déambule sur l’île Saint-Louis en passant par Notre- Dame. Quand il fait beau, il m’arrive d’acheter un bon sandwich et de le manger sur un banc. Ensuite, j’aime faire ne pause dans un café pour griffonner dans mon calepin quelques idées qui me viennent à l’esprit. Lorsqu’il y a de belles expositions, je me rends également au musée. Par exemple, durant ce séjour, je suis allé voir l’exposition Gerhard Richter à la Fondation Louis Vuitton. C’était vraiment remarquable.

    Comment expliquez-vous votre amour pour Paris ?

    Ce qui me fascine à Paris, c’est de me dire que ce décor, où vivent tant de gens, n’a presque pas changé depuis plus d’un siècle et qu’il sera probablement encore le même dans cent ans. À Tokyo, où l’urbanisme évolue sans cesse, les quartiers se transforment continuellement. Ici, j’ai l’impression d’être au cœur de l’Histoire, d’être un maillon entre le passé et le futur. Je peux observer des bâtiments, des monuments que d’autres ont contemplés bien avant moi et que d’autres admireront encore longtemps après ma disparition. Les gens auront changé, mais le décor sera toujours le même. Paris est une ville qui défie le temps et je trouve cela fascinant, inspirant.

    Et les gens ?

    Ce que j’aime chez les Parisiens, c’est qu’ils vous laissent tranquille. Ils ne vous observent pas, ne vous jugent pas. On s’y sent plus libre, moins contraint d’être constamment sur ses gardes pour ne pas déranger autrui. Ici, j’ai le sentiment que l’on respecte davantage la volonté individuelle et la vie privée. Du moins, c’est ainsi que je le ressens.

    Vous reviendrez bientôt ? 

    Assurément ! ●

    AMaNo Yoshitaka, au travail dans son petit atelier parisien, est un artiste capable de peindre dans d’innombrables styles.
    Exposition Candy Girl
    AMaNo Yoshitaka allongé sur une œuvre monumentale qui, une fois terminée, mesurera plus de dix mètres de long sur trois mètres de haut.

    📸 Crédits photos : Florent Gorges

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