
De ses premiers séjours à Kyôto à ses retours réguliers, l’auteur et dessinateur reste fasciné par ce Japon si mystérieux à ses yeux…
Entretien Gersende BOLLUT
Votre fascination pour le Japon remonte-t-elle à une oeuvre ou à une rencontre en particulier ?
Nicolas de Crécy : Elle remonte à ma découverte des films de Miyazaki Hayao. Je suis né en 1966 et, lorsque le manga est devenu vraiment présent en France, j’avais déjà une trentaine d’années. Ma culture était beaucoup plus européenne. En revanche, les films de Miyazaki m’ont profondément marqué : je retrouvais dans leur univers une affinité avec ce que je faisais à l’époque, notamment dans Le Bibendum céleste. Mais je ne rêvais pas spécialement du Japon. Le déclic est venu en 2004, lorsque les éditions Casterman m’ont envoyé à Nagoya, avec ma compagne. Nous ne connaissions rien au pays et y sommes finalement restés quinze jours. Une claque. Découvrir le Japon par Nagoya, qui n’est pas la ville la plus emblématique, c’était découvrir un pays quotidien, banal, mais aussi mystérieux. Cette expérience m’a conduit à postuler à la Villa Kujôyama, en 2008.
Qu’avez-vous découvert au cours de cette résidence de près de six mois à Kyôto ?
Ce fut une deuxième grosse claque. Quinze jours à Nagoya, c’était trop court pour comprendre un pays dont on ne parle pas la langue. À Kyôto, j’ai eu le temps de mener une vie quotidienne, de cheminer, de regarder. C’était très différent d’un séjour touristique où l’on se précipite vers les lieux les plus connus. En hiver, à l’époque, Kyôto était particulièrement calme. Ce fut un moment magique, extraordinaire sur le plan esthétique. L’architecture, la nature, la manière dont la ville s’intègre à son environnement… Tout m’a beaucoup inspiré graphiquement et plastiquement. Je ne prétends pas pour autant avoir acquis une véritable connaissance du Japon. Même six mois, c’est trop court, surtout lorsqu’on ne parle pas la langue. Cela reste une approche nécessairement partielle.
Dans le Syndrome de Kyôto, vous écrivez avoir voulu arriver au Japon « vierge et innocent comme un nouveau-né ». Était-ce réellement votre état d’esprit ?
Quand je voyage, je ne veux généralement rien savoir à l’avance. J’aime découvrir les endroits par hasard, sans programmer mes visites. À Kyôto, j’ai beaucoup circulé à vélo. C’est un moyen de transport idéal : suffisamment lent pour observer, mais assez rapide pour parcourir de longues distances. J’ai ainsi découvert plusieurs temples très connus sans savoir où je me trouvais. Je me renseignais ensuite : « Ah, c’est donc cet endroit ! Je comprends pourquoi c’est si connu. » Cette méthode permet de garder un œil neuf. Lorsqu’on programme tout, on perd parfois la magie de la découverte. Vous avez beaucoup dessiné sur place. Carnets du Japon, récemment réédité, était-il prévu à l’origine ? Pas du tout. J’avais présenté un projet de bande dessinée mêlant influences européennes et manga. Mais, une fois sur place, je me suis dit que je n’allais pas m’enfermer dans mon studio. Je n’étais pas venu au Japon pour travailler entre quatre murs. J’ai donc repris un vieil exercice : le croquis. C’est, à mes yeux, la meilleure école pour apprendre à dessiner. Cela faisait des années que je n’en avais pas fait. Or, ce que j’avais sous les yeux était tellement beau que, sans trop d’effort, le resultat était toujours intéressant. J’ai été fasciné par l’architecture, traditionnelle, mais surtout contemporaine. Tôkyô, notamment, est une ville extraordinaire, vivante et mouvante. Son architecture parfois très fonctionnelle, voire laide, demeure passionnante par son inventivité. On pourrait y passer un an à découvrir chaque jour de nouvelles audaces urbaines.
Le Japon a-t-il transformé votre dessin ou votre manière de raconter les histoires ?
Pas nécessairement, mais il a enrichi mon travail. À la Villa Kujôyama, je me suis beaucoup intéressé aux monstres et aux yokai. J’ai notamment réalisé une série dans laquelle je réintégrais des figures issues des estampes japonaises dans des décors contemporains de Kyôto ou de Tôkyô. Je recopiais les personnages, tandis que je créais les décors à partir de mes croquis.
Quelle part de votre expérience personnelle avez-vous transposée
dans le parcours du héros du Syndrome de Kyoto, lui aussi accueilli six
mois dans une résidence d’artistes ?
On peut évidemment sentir mon expérience, mais le personnage est assez différent de moi. Comme dans tous les romans, on s’inspire de choses vécues qui peuvent donner un ton plus réaliste. Mon héros est en panne d’inspiration. Le Japon devient pour lui un décor dans lequel il peut se perdre : il ne comprend ni la langue ni les signes, et espère retrouver une forme d’innocence artistique en s’éloignant de sa propre culture. Il regarde parfois le pays comme une carte postale. C’est justement un écueil que j’ai redouté pendant mon séjour. Lorsqu’on est étranger dans un pays, on demeure toujours, d’une certaine manière, un touriste. Pour vraiment connaître le Japon, il faudrait y vivre dix ans. On peut être fasciné par un pays tout en sachant que l’on conservera un regard distant. Quand on le représente, il faut donc prendre garde à ne pas tomber dans la carte postale. Ce n’est pas évident.
Dans votre roman, votre héros souffre d’une « hypertrophie de la
mémoire de l’art ». Cette idée traduit-elle votre propre rapport au
monde ?
Ce que je voulais exprimer, c’est la question que tout artiste finit par se poser : à quoi sert mon travail, si tout a déjà été fait ? Mon personnage est paralysé par cette idée. Chaque fois qu’il découvre un lieu, une œuvre lui revient en mémoire. Il a l’impression que toute création nouvelle est impossible. Lorsqu’on est artiste, il faut pourtant savoir où se situer dans l’histoire de l’art. Mais comment ne pas se sentir écrasé ? Mon personnage a toutes les œuvres du monde dans la tête, comme quelqu’un qui connaîtrait un dictionnaire par cœur. Il espère que le choc esthétique qu’il éprouvra au japon pourra le guérir de cette étrange maladie halucinatoire.
Vous retournez régulièrement au Japon. Qu’est-ce qui continue de vous fasciner dans ce pays ?
Je ne sais pas vraiment ! Le Japon, c’est comme une drogue. En tant que Latin, on n’a pas les mêmes rapports aux codes sociaux et le rapport spirituel au monde est différent, donc fascinant. Même si on a le sentiment, après quelques semaines, que tout est trop cadré, la magie reste intacte. L’atmosphère, si particulière, est difficile à définir et nourrit un sentiment étrange de nostalgie immédiate : l’air, les odeurs, les sons, la beauté des lieux, mais aussi sa laideur par endroits. Et les constructions sociales, différentes des nôtres, sont passionnantes à décrypter. C’est un ensemble mystérieux qui me donne toujours envie d’y retourner.
Pour essayer de comprendre davantage cette culture ?
Peut-être… À un moment, je me suis posé la question : pourquoi ne pas y vivre un an ou deux ? Mais je trouve finalement plus intéressant d’y séjourner un mois, puis de repartir. Cela entretient le désir d’y revenir. J’ai peut-être aussi peur d’être déçu : lorsqu’on habite au Japon et que l’on commence à parler la langue, le rapport au pays change. Mais pourquoi pas, un jour ? Ce serait certainement une expérience captivante


Références :
Carnets du Japon, Nicolas de CréCy, éditions Barbier, 184 pages, 39,90 €, déjà disponible.
Le Syndrome de Kyoto, Nicolas de CréCy, Gallimard, 208 pages, 20 €, déjà disponible