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    Accueil » Actu » Faire le pélerinage de Shikoku : le témoignage de Claire Lavaur
    Voyage

    Faire le pélerinage de Shikoku : le témoignage de Claire Lavaur

    Par Florent Gorges et Gersende Bollut17/06/2026
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    Parution dans le n°158

    Il y a quelques années, la photographe et auteure Sophie Lavaur a réalisé en solitaire le célèbre pèlerinage des 88 temples de Shikoku. Près de deux mois de marche autour de l’île, soit plus de mille deux cents kilomètres. Témoignage.

    Au temple numéro 12, le Shozanji.

    Qu’est-ce qui vous a motivé à marcher autour de Shikoku ?

    Sophie Lavaur : Déjà, la découverte d’un livre dans une librairie, Comme une feuille de thé à Shikoku de Marie-Édith Laval. Ça parlait du Japon, un pays auquel j’étais déjà assez sensible, et aussi de marche. Ça a suffi pour que je l’achète. J’ai aussitôt débuté la lecture et, en quelques jours, je l’avais dévoré. En refermant le livre, j’ai su qu’il fallait que je parte là-bas à mon tour. La décision a été prise en janvier et, en septembre, je m’envolais pour le Japon.

    Un désir d’aventure ?

    S.L. : Disons qu’à ce moment-là, j’étais dans une période un peu floue, à la fois côté boulot et personnel. Ce projet m’est apparu comme une solution. J’ai donc pris un congé sabbatique.

    Étiez-vous déjà une grande marcheuse avant de partir ?

    S.L. : Pas vraiment. Je n’avais jamais envisagé de faire un pèlerinage, surtout que la dimension religieuse ne m’attirait pas particulièrement. Je n’avais jamais marché sur les chemins de Compostelle, par exemple. Certes, j’aimais faire des randonnées en montagne et des treks, mais c’était une activité de vacances ! La marche n’était pas du tout mon quotidien.

    Rencontre avec un autre pèlerin, durant la marche. Ici au temple 13.

    Faire le pélerinage de Shikoku : une aventure psychologique

    Vous aviez quand même conscience de l’aspect religieux du pèlerinage de Shikoku ?

    S.L. : Oui ! Je suis assez sensible à la philosophie bouddhiste. Même si je ne me considère pas comme bouddhiste, je fais parfois des retraites en France dans des communautés. À Shikoku, je savais qu’il y avait des rituels à respecter, des prières à réciter, et j’ai décidé de jouer le jeu à fond, par respect pour le pèlerinage et parce que, pour moi, ça faisait partie intégrante de l’expérience.

    Le fait de partir seule ne vous a pas fait peur ?

    S.L. : Sur le plan de l’organisation ou de la logistique, non. C’est quand même le Japon. Le livre de Marie-Édith Laval explique bien les choses et il existe un guide officiel très bien conçu. Par ailleurs, la solitude ne me dérange pas, donc marcher seule pendant de longues semaines ne m’inquiétait pas du tout. Avant de partir, j’étais plutôt confiante et je ne me suis pas spécialement entraînée physiquement. Et j’ai tenté de me remettre au japonais, j’avais quelques connaissances et j’étais capable de m’exprimer un peu. La seule chose qui m’effrayait, c’étaient les serpents ! Dans son livre, Marie-Édith en parlait beaucoup, c’était ma hantise.

    Vous en avez croisé ?

    S.L. : En fait très peu ! Le premier, c’était vers le cinquième jour. J’étais encore dans une phase un peu naïve, à profiter du paysage, le nez en l’air. À un moment, je baisse les yeux et je vois un énorme serpent noir à mes pieds. C’était très étrange, comme s’il était apparu soudainement. Je l’ai pris comme un signe : celui de faire attention à chacun de mes pas. Il se dit que Kukai, le moine japonais auquel ce pèlerinage fait hommage, marche à vos côtés. J’ai la croyance que c’est vrai. Heureusement, le bâton de pèlerin dispose d’une clochette pour les faire fuir. Et puis je crois qu’ils ont plus peur que moi.

    Faire le pélerinage de Shikoku : une aventure physique

    Côté équipement, comment vous êtes-vous préparée ?

    S.L. : J’ai des problèmes de dos, donc l’équipement était important pour moi. J’ai donc fait très attention au poids du sac : tout alléger au maximum. J’étais à environ 7,5 kg avec ma tablette et mon appareil photo. Cela dit, comme c’est introuvable ici, j’ai acheté sur place la tenue de pèlerin. Pour le reste, rien de très original, on a besoin de bonnes chaussures de marche, d’une bonne cape pour se protéger de la pluie, etc. Bref, du matériel de randonnée fiable.

    À quoi pense-t-on quand on marche seule toute la journée ?

    S.L. : Au début, on rumine beaucoup. On a du mal à lâcher sa vie d’avant, on pense à plein de trucs qui nous tracassent et polluent notre esprit. Dans le même temps, les premières semaines, le corps souffre aussi : ampoules, fatigue… Mais à un moment, on accepte de lâcher et d’être davantage dans le moment présent. On commence aussi à rencontrer des gens. Moi, je n’écoutais pas de musique. Je regardais autour de moi, je prenais des photos. Parfois, je composais des haïkus dans ma tête. Et d’autres fois, je pensais juste : « Quand est-ce qu’on arrive ? J’ai mal aux pieds. »

    Faire le pélerinage de Shikoku : une aventure humaine

    En chemin, fait-on beaucoup de rencontres ?

    S.L. : Pas « beaucoup », mais on en fait. En réalité, on recroise assez souvent les personnes qui sont parties à deux ou trois jours d’écart avec vous, dans les temples ou les hébergements. Des liens se créent, comme avec Eve ma sœur de voyage. Parfois, on marche juste ensemble. À un moment, j’ai développé une peur de la forêt, donc j’attendais quelqu’un pour la traverser avec moi. Même sans parler la même langue, une solidarité s’installe, une bienveillance mutuelle. On s’attend, on prend soin les uns des autres, on partage un morceau de brioche. Quand je suis arrivée au temple 88, après une traversée de la montagne seule au pas de course, j’étais soulagée. C’est alors qu’une petite tape dans le dos me signala la présence d’un pèlerin que j’avais croisé et recroisé, et dont j’étais sans nouvelles depuis trois semaines. Je suis tombée dans ses bras, trop heureuse de partager la joie d’être arrivée.

    Je pensais qu’à part les serpents, vous n’aviez peur de rien !

    S.L. : Au départ, c’était juste les serpents ! Mais rapidement, j’ai développé cette peur de la forêt. Avec les typhons, les panneaux annonçant sangliers et serpents et cette ambiance mystique quand il pleut, elle m’est rapidement apparue très angoissante. Ce n’était pas du tout le fait de devoir me retrouver seule et de croiser des humains malveillants qui m’effrayait, mais la forêt en elle-même, son mysticisme.

    Côté paysages, ça vaut le détour ?

    S.L. : Certains temples sont beaux, surtout en montagne, mais d’autres n’ont rien de très spécial. On est loin de la grandeur et de la splendeur des temples de Kyoto. Les bords de mer sont souvent bétonnés à cause des tsunamis, et les abords des villes sont quelconques. Il y a des paysages très réputés et sincèrement splendides à Shikoku comme la vallée d’Iya mais, malheureusement, ils ne sont pas sur le chemin. Il y a quand même des portions de campagne et de montagne très chouettes mais, honnêtement, je ne sais pas si cela vaut le coup de venir à Shikoku spécifiquement pour les paysages. Ce qui est unique ici, c’est l’ambiance du pèlerinage et le formidable accueil des gens.

    Comment les habitants de l’île considèrent-ils les pèlerins ?

    S.L. : Ils sont incroyables. Souvent, ils n’ont pas le temps de marcher ou de faire eux-mêmes le pèlerinage, alors ils nous considèrent comme une figure sacrée. En nous faisant un petit don, c’est comme s’ils partaient avec nous sur la route. Ils sont donc très généreux : bonbons, fruits, bouteille d’eau, parfois même un billet. J’ai plein d’anecdotes concernant les « osettai » [NDLR : dons] : une fois, une personne dans une voiture a fait marche arrière juste pour me tendre une bouteille d’eau puis a redémarré, sans prononcer un mot. Une autre fois, une grand-mère m’a apporté une pomme. Elle l’a épluchée et on l’a mangée ensemble. Plein de petits moments comme ça, très touchants. Le parcours est aussi jalonné d’innombrables petits relais très légers sur le bord de la route avec un toit, une vieille table, un canapé défoncé. Régulièrement, des locaux y déposent des petits gâteaux, du thé et des fruits pour ravitailler les marcheurs.

    Comment vous organisiez-vous au quotidien ?

    S.L. : Avant de partir, j’avais acheté le guide officiel en anglais, vraiment très bien fait. Il y a aussi des sites en ligne très complets. L’organisation s’est donc bien passée. Je savais que je pouvais parcourir environ vingt kilomètres par jour sur du plat. J’anticipais donc les logements un ou deux jours à l’avance. Le guide est pour cela indispensable. Il me suffisait de montrer à mon hôte là où je voulais dormir en prononçant la phrase magique, il prenait son téléphone et la réservation était faite.

    Vue sur la vallée, en chemin vers les temples 22 et 23.
    Le village d’Iwasa, première étape en bord de mer.

    Quel budget pour faire le pélerinage de Shikoku ?

    Côté budget, le plus onéreux reste-t-il le logement ?

    S.L. : Oui, même si à 4 500 ou 5 000 yens la nuitée, ça reste très raisonnable. Comptez plutôt 7 000 à 8 000 en demi-pension (dîner et petit-déjeuner). Pour ma part, j’ai souvent pris juste la nuit pour économiser et parce que les dîners et petits déjeuners étaient trop copieux pour moi. Je préférais me ravitailler dans des supermarchés ou les restaurants en bord de route. Sauf dans les temples où on peut dormir, là je recommande la totale ! Mais si vous comptez faire les quatre-vingt-huit temples à pied sans dormir à la belle étoile, ça nécessite en effet un certain budget.

    Vous avez réussi à boucler les mille deux cents kilomètres autour de Shikoku ?

    S.L. : Pour être honnête, j’ai plutôt parcouru mille kilomètres à pied. Le reste était en bus ou en train. Je n’ai pas voulu tricher ou me la couler douce mais, pendant ces deux mois, j’ai dû affronter deux typhons et une pluie incessante durant douze jours. Or, par mauvais temps, les portions en montagne sont vraiment dangereuses. J’aurais pu attendre le retour du soleil, mais j’ai préféré prendre les transports pour avancer.

    Le pèlerinage suit un parcours censé représenter les quatre étapes avant l’illumination. À la fin des quatre-vingt-huit temples, avez-vous ressenti une transformation ou bien tout cela ne reste-t-il que de la symbolique ?

    S.L. : Il est vrai qu’on espère tous une transformation radicale à l’arrivée, mais non, ce pèlerinage n’a rien de magique ! Cela dit, ces kilomètres parcourus ont agi sur moi dans la durée. Après mon retour en France, j’ai effectivement compris et changé certaines choses dans ma vie : j’ai quitté mon travail, changé d’activité, écrit un livre et revu mes priorités. Je ne suis pas devenue Bouddha, mais ce pèlerinage m’a aidé. J’ai par exemple réalisé et compris que j’étais capable de vivre avec peu.

    Si c’était à refaire, vous signez à nouveau sans hésiter ?

    S.L. : Oui, c’est même déjà prévu ! Je ne sais pas encore quand exactement, mais ce sera dans un autre état d’esprit. Lors de mon premier tour, j’étais très centrée sur moi-même. Pour le prochain, je veux être davantage tournée vers les autres, surtout les habitants de l’île. Les écouter, échanger et, qui sait, écrire un autre ouvrage pour les remercier ! ●

    Pour aller plus loin
    Consultez le site de photos de Sophie Lavaur
    Consultez le site officiel du pèlerinage de Shikoku (FR)

    📸 Crédits photos : Sophie Lavaur

    Le temple 66, Uppenji.
    158

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