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    Accueil » Actu » Marcher au Japon à l’époque du shogunat Tokugawa
    Marcher au Japon

    Marcher au Japon à l’époque du shogunat Tokugawa

    Par Gianni Simone03/06/2026
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    Deux routes, deux rythmes : le Tōkaidō et le Nakasendō racontent le Japon d’Edo à travers la marche.

    Un contrôle politique par la route

    Les grandes routes du Japon du début de l’époque moderne n’étaient pas de simples voies reliant un lieu à un autre, elles constituaient des scènes sur lesquelles se déployaient les rythmes de la période d’Edo. Parmi elles, deux axes se distinguent par leur importance historique et leur résonance culturelle durable : le Tōkaidō et le Nakasendō. Tous deux reliaient la capitale shogunale d’Edo à la cité impériale de Kyōto, mais offraient des expériences de voyage sensiblement différentes : l’un longeait la côte Pacifique, l’autre serpentait à travers l’intérieur montagneux. Ensemble, ils révèlent comment la marche, autrefois principal mode de déplacement, façonnait non seulement la logistique, mais aussi l’imaginaire culturel de la nation.

    Établies sous le shogunat Tokugawa au début du XVIIe siècle, les cinq grandes routes (Gokaidō) étaient des instruments de contrôle politique autant que des artères commerciales. Le Tōkaidō et le Nakasendō étaient les plus fréquentés, desservant fonctionnaires, marchands, pèlerins et une classe de voyageurs strictement encadrée par des règles rigoureuses. Le système de sankin-kōtai (résidence alternée), qui obligeait les daimyō – seigneurs régionaux – à séjourner une année sur deux à Edo, assurait un flux constant de processions sur ces routes. Les voies n’étaient donc pas de paisibles chemins ruraux, mais des corridors animés où se croisaient pouvoir, obligation et spectacle.

    Le long des côtes : le Tōkaidō

    Le Tōkaidō, le plus célèbre des deux, suivait un tracé relativement doux le long du littoral oriental. D’une longueur d’environ cinq cents kilomètres, il traversait 53 relais offrant hébergement, nourriture et services. Ces stations – telles que Hakone ou Shizuoka – devinrent indissociables du voyage lui-même, immortalisées dans les estampes d’Utagawa Hiroshige, dont les cinquante-trois stations du Tōkaidō saisirent les humeurs changeantes de la route : averses soudaines, cols enneigés, traversées en bac animées.

    Selon les standards de l’époque, le voyage sur le Tōkaidō était relativement accessible. Son tracé côtier impliquait moins d’ascensions abruptes et, bien que certains points, tels que la barrière de Hakone, étaient étroitement surveillés, l’itinéraire offrait une certaine prévisibilité. Néanmoins, le parcourir à pied demeurait exigeant. La plupart des voyageurs progressaient à pied, couvrant de trente à 40 kilomètres par jour lorsque les conditions le permettaient, partageant la route avec chevaux de bât, porteurs, pèlerins et cortèges élaborés des daimyō, dont les processions pouvaient s’étendre sur plusieurs kilomètres.

    Station Narumi, sur le Tokaido
    La station Narumi, ville étape le long de la route Tōkaidō peinte par Utagawa.
    Station Shinagawa, sur le Tokaido
    Le début d’un cortège pour un seigneur local lors d’un voyage sur la route Tōkaidō. Ici l’étape de Shinagawa, peinte par Utagawa vers 1830.

    Dans les terres : le Nakasendō

    Si le Tōkaidō était la grande voie de circulation, le Nakasendō était celle de l’introspection. S’étendant à l’intérieur des terres sur environ 530 kilomètres, il reliait Edo et Kyōto par soixante-neuf relais. Contrairement au Tōkaidō, il ne nécessitait pas de traversées fluviales en bateau – un avantage pratique – mais au prix d’ascensions raides, de passages étroits et de conditions climatiques plus rigoureuses. C’était, à tous égards, une marche plus ardue.

    Le caractère des relais du Nakasendō reflétait ce relief. Des bourgs tels que Magome, Tsumago et Narai se développèrent comme des étapes compactes, leurs auberges de bois et maisons de marchands alignées le long de rues étroites modelées par le terrain. Les voyageurs s’y arrêtaient pour se reposer, échanger des nouvelles et se préparer à l’étape suivante. Le rythme plus lent imposé par le paysage favorisait une culture du voyage différente, moins tournée vers la vitesse que vers l’habitation des intervalles entre les destinations. Parcourir ces routes constituait une expérience à la fois sociale et sensorielle. Les voyageurs traversaient des paysages en perpétuelle mutation : panoramas côtiers cédant la place aux rizières, forêts de montagne s’ouvrant sur des vallées fluviales. Les variations saisonnières ajoutaient une dimension supplémentaire : fleurs printanières et boue, chaleur et orages estivaux, limpidité automnale, neige hivernale pouvant interrompre totalement le voyage. La route n’était jamais identique à elle-même, et marcher devenait une manière de s’accorder au temps autant qu’à l’espace.

    Dans le même temps, les déplacements étaient étroitement réglementés. Des postes de contrôle surveillaient la circulation, appliquant des restrictions destinées à maintenir l’ordre social. Des permis étaient requis, et certains voyageurs – en particulier les femmes liées aux maisons des daimyō – faisaient l’objet d’une vigilance accrue. Ainsi, même en ouvrant le pays, ces routes s’inscrivaient dans un cadre de surveillance.

    Station Tsumago, sur le Nakasendo
    La station Tsumago actuelle, ville étape sur la route Nakasendō.

    Un patrimoine culturel

    Malgré ces contraintes, le Tōkaidō et le Nakasendō devinrent de puissants symboles culturels, apparaissant dans la littérature et les arts comme des espaces de rencontre et de transformation. Les voyages qui s’y déroulaient pouvaient relever du devoir, du pèlerinage ou de la quête de soi. L’acte même de marcher acquit une forme narrative.

    Le Tōkaidō, par exemple, donna naissance à l’un des grands récits comiques de l’époque : Tōkaidōchū Hizakurige (litt. « À pied sur le Tōkaidō ») de Jippensha Ikku. Suivant les mésaventures de deux compagnons malchanceux, Yaji et Kita, en route d’Edo à Kyōto, le roman transforme la route en scène de farce, de malentendus et d’humour truculent. Auberges, maisons de thé et relais deviennent le théâtre de petites escroqueries, d’incidents culinaires et de bévues sociales, offrant une vision du voyage au ras du sol qui contraste vivement avec les processions officielles ou les représentations lyriques du paysage. Sous la plume d’Ikku, le Tōkaidō devient un espace d’improvisation où l’imprévisibilité du voyage engendre sa propre dynamique narrative.

    Dans le Japon moderne, une grande partie de ces itinéraires a été absorbée par les infrastructures contemporaines. Le Tōkaidō, en particulier, est désormais recouvert par des voies ferrées, des autoroutes et la ligne à grande vitesse Tōkaidō Shinkansen, qui réduit à quelques heures ce qui constituait autrefois un voyage de plusieurs semaines. Parcourir aujourd’hui l’intégralité de cette route à pied est impraticable, bien que certains tronçons subsistent.

    Le Nakasendō, en revanche, connaît une seconde vie en tant que site de tourisme patrimonial. Des sections de l’itinéraire, notamment dans la vallée de Kiso, ont été préservées ou restaurées, permettant aux visiteurs de retrouver quelque chose de l’expérience historique. Le tronçon entre Magome et Tsumago est particulièrement réputé : un chemin doucement ondulant à travers forêts et campagnes, ponctué de petites localités évoquant l’époque d’Edo.

    Cette transformation soulève des questions d’authenticité. D’un côté, elle offre une occasion rare d’entrer en contact physique avec le passé. De l’autre, elle reflète un désir moderne de retrouver des formes de voyage plus lentes en contraste avec la rapidité contemporaine. Marcher aujourd’hui sur le Nakasendō relève moins de l’atteinte d’une destination que de l’habitation d’un autre rythme.

    Et pourtant, même sous une forme aménagée, la route conserve quelque chose d’essentiel. Les distances demeurent réelles, le terrain varié, le temps incertain. La parcourir rappelle que le voyage se mesurait autrefois en effort et en durée plutôt qu’en efficacité. Encore aujourd’hui, le Tōkaidō et le Nakasendō peuvent être envisagés non seulement comme des routes historiques, mais comme des manières de penser le mouvement lui-même : ce que signifie traverser un paysage pas à pas, et laisser le voyage façonner le voyageur. ●

    Pour aller plus loin

    Tōkaidōchū Hizakurige, roman d’Ikku Jippensha

    Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō, recueil d’estampes d’HirosHIge

    Hiking the Nakasendō : The Samurai Road of the Kiso Valley and Beyond, guide de randonnée

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