En 1821, en réalisant à pied la toute première carte fidèle de l’Archipel japonais, Inō Tadataka incarne mieux que quiconque l’image du marcheur au Japon.
Sans se soucier de l’agitation qui règne autour de lui dans Tadataka avance à grandes enjambées en comptant ses pas. « 3267, 3268, 3269… ». Entre son domicile à Fukagawa (actuel Monzennakachō) et le Bureau officiel shogunal du calendrier, situé à Asakusa, il dénombre chaque jour cinq mille huit cents pas. Ayant réussi à caler sa foulée sur une mesure d’exactement soixante-neuf centimètres, il en conclut que les deux points sont précisément séparés de quatre kilomètres. Arrivé à destination, il rend compte de ses progrès à son professeur, Takahashi Yoshitoki, astronome officiel et directeur de l’observatoire d’Asakusa.
Inō, âgé de 50 ans, explique avec déférence à Takahashi, de 19 ans son cadet, son ambition : « En déterminant la longueur d’un degré de méridien (latitude), puis en la multipliant par trois cent soixante, je parviendrai à calculer la circonférence de notre planète Terre », s’enthousiasme l’élève. « Votre intuition est sans doute bonne, rétorque son maître, mais la marge d’erreur est bien trop importante sur une si courte distance pour obtenir des résultats scientifiquement probants. Pour recueillir des données fiables, il faudrait aller beaucoup plus loin vers le nord, jusqu’à Ezo (Hokkaidō) par exemple ».
En cette fin de XVIIIe siècle, personne au monde n’avait jamais prouvé de façon scientifique et empirique la taille de la Terre. « Je serai cet homme-là, devrais-je pour cela compter mes pas jusqu’à Ezo », décréta Inō Tadataka. Porté par ce rêve de reconnaissance, le « vieil » homme réalisa en définitive littéralement « pas à pas » une carte complète de l’ensemble de l’Archipel japonais, aux falaises ô combien escarpées, dont la précision époustouflante étonne encore aujourd’hui tous les témoins. Cette tâche vertigineuse fait de lui un héros sans égal, symbole pour les Japonais que la vraie vie commence après 50 ans.

régulière fait très précisément 69 centimètres.
Inō Tadataka, un enfant de pêcheurs devenu homme d’affaires
Mais n’extrapolons pas… Né en 1 745 dans une puissante famille liée à la pêche aux sardines, le jeune Kozeki Sanjirō (futur Tadataka) fait ses premiers pas, qui ne mesuraient pas encore soixante-neuf centimètres, sur l’interminable plage de Kujūkuri, dans la province de Chiba.
Le bambin n’a que 6 ans à la mort de sa mère. Son père, qui avait été adopté par mariage dans la famille Kozeki, est contraint de retourner dans son village natal, laissant son plus jeune fils aux bons soins de ses grands-parents maternels. Sanjirō est alors initié très jeune au soroban (boulier), un instrument emblématique dans cette famille menant la destinée de la bourgade, et acquiert en son sein des talents de gestionnaire.
À 17 ans, ces compétences attirent l’attention d’intermédiaires, chasseurs de têtes de l’époque, qui le recommandent pour entrer dans la famille Inō, basée dans la ville fluviale de Sawara, à quelques dizaines de kilomètres de Kujūkuri. Spécialisée dans le brassage du saké et le commerce du riz, la maison Inō traverse alors une grave crise de succession et la famille a cruellement besoin d’un gestionnaire scrupuleux. Sanjirō épouse la jeune veuve héritière, Michi, et prend donc le nom d’Inō Tadataka. S’ouvre alors pour lui une carrière d’homme d’affaires redoutable. Alliant agressivité commerciale et prudence financière, il redresse l’entreprise et amasse une fortune colossale estimée à plusieurs dizaines de millions d’euros actuels, qui lui servira grandement pour financer sa future épopée.

mesures prises par triangulation depuis un repère élevé (ici le Mont Fuji).


Les exploits d’Inō sont régulièrement contés, même dans la pop-culture,
comme ici avec ce manga en deux volumes de MotoMIya Hiroshi, paru en 2021 (inédit en français).
Marcher jusqu’à Ezo (Hokkaido)
En 1794, il a 49 ans, âge vénérable pour l’époque. Tadataka se retire des affaires pour se consacrer à sa passion, les mathématiques et l’astronomie. Il part s’installer dans le quartier de Fukagawa à Edo (Tōkyō) et devient alors l’élève de Takahashi Yoshitoki, le chef du Bureau de l’Astronomie du Shogunat. Malgré la différence d’âge, une amitié et un respect intellectuel d’une rare intensité naissent entre les deux hommes. Tadataka est un étudiant insatiable. Il absorbe les mathématiques calendaires et se passionne pour les grandes questions qui agitent le petit monde des astronomes japonais, découvrant peu à peu la science occidentale via les ouvrages importés d’Europe via la Hollande.
À son domicile, il fait installer à ses frais un observatoire et des instruments d’astronomie qui n’ont rien à envier à ceux du shogunat. Son ambition est de déterminer scientifiquement et de façon empirique la circonférence exacte de la Terre par triangulation. Pour y parvenir, la méthode scientifique exigeait de mesurer la distance terrestre correspondant à un degré d’arc de méridien (un degré de latitude). Recommandé par Takahashi, Tadataka obtient l’autorisation d’entreprendre une expédition vers l’île d’Ezo (l’actuelle Hokkaidō) en l’an 1800. Officiellement, il est chargé par le shogunat d’établir une carte stratégique d’Ezo face à la menace de la marine russe ; officieusement, Tadataka, désormais âgé de 55 ans, veut mesurer son degré de méridien.
Finançant lui-même son expédition, il quitte Edo le 11 juin 1800 avec cinq assistants et deux chevaux en direction du nord de l’Archipel. Le jour, il procède méthodiquement au relevé topographique, comptant ses pas et notant les angles qui le font dévier de sa route, parcourant en moyenne quarante kilomètres en une journée. La nuit, il installe son cadran d’astronome et repère l’altitude au méridien des étoiles fixes, triangulant ainsi sa position terrestre.
Quelque 901 092 pas plus tard, l’infatigable marcheur atteint 21 jours après son départ d’Edo l’extrême nord de l’île de Honshū, à 750 kilomètres de chez lui. Débarquant enfin à Ezo le 10 juillet, il est confronté à l’âpreté du territoire et manque plusieurs fois de tomber d’une falaise. Qu’importe, il souhaite établir une carte la plus exacte possible dans le cadre de la mission qui lui a été confiée. Aidé par les Aïnous locaux, il parvient à cartographier toute la partie sud de Hokkaidō, quasiment jusqu’à Nemuro, qu’il atteint fin septembre. Craignant de se faire piéger par l’hiver, l’équipe rebrousse alors chemin, toujours en arpentant, afin de confirmer les mesures du trajet aller. La troupe est finalement de retour à Edo, 180 jours après son départ, le 7 décembre 1800.
Lorsqu’il présente sa carte mise au propre au bureau shogunal, Inō Tadataka provoque la stupéfaction. Personne dans l’Archipel n’avait encore jamais visualisé avec une telle précision les côtes d’Ezo, ni du reste du Japon d’ailleurs. Quant au fameux degré de méridien, Inô se basant sur ses mesures, conclut qu’il faisait 108 kilomètres, mais son maître Takahashi se montra sceptique, car cette première expédition avait été menée trop rapidement selon lui. Il lui enjoint donc de refaire une série de mesures à l’occasion d’une deuxième expédition négociée avec le shogunat dès l’année 1801, cette fois sous le prétexte d’établir la carte des côtes longeant l’océan Pacifique, entre Izu et Minmaya, à la pointe nord du Honshū. C’est au terme de cette deuxième mission que l’arpenteur astronome revint avec la preuve qu’un degré de méridien mesurait 110,8 kilomètres, soit exactement la longueur des données théoriques calculées par les astronomes occidentaux.


Cartographier l’ensemble des côtes japonaises
L’aventure d’Inō Tadataka n’en était qu’à ses débuts. Reconnu pour ses talents d’arpenteur, le shogunat lui commanda d’établir une carte de toutes les côtes de l’Archipel, une tâche qu’il mit 17 ans à accomplir, effectuant au total dix expéditions en 3 736 jours de relevés topographiques, qui le menèrent du nord au sud du Japon, et lui firent parcourir 40 000 kilomètres à pied, soit la circonférence de cette bonne vieille boule bleue dont il rêvait, à ses débuts, de calculer la taille. Mises les unes à côté des autres, les feuilles qui composent la grande carte Inō des côtes du Japon, dévoilée en 1821, couvrent le sol entier d’un gymnase et ont servi pendant une centaine d’années à la marine japonaise.
Aujourd’hui encore, superposée aux images prises par les satellites, la grande carte Inō est d’une fidélité inimaginable compte tenu de la façon dont elle a été réalisée, pas à pas, par un « retraité » mû par le devoir du travail bien fait. Aussi connu que Louis Pasteur en France, Inō Tadataka est, pour les Japonais, le symbole qu’il n’est jamais trop tard pour entreprendre son grand œuvre.●
Pour aller plus loin
Tadataka Inō : The Japanese Land-Surveyor, biographie en anglais d’Otani Ryokichi
The Man who Walked 40 million Steps : Ino Tadataka and the Modern Mapping of Japan, biographie en anglais de William Steele
Furari : au gré du vent, de Taniguchi Jirō, manga traduit en français chez Casterman