Cinéma : L’art de louer sa famille

J’ai lu que vous aviez une certaine expérience théâtrale avant de fonder votre société.
I. Y. : C’est juste. En fait, plusieurs employés de Family Romance sont des acteurs. Ils travaillent également pour nous parce que la nature même de leur travail les place dans différentes situations de la vie réelle, ce qui leur permet de perfectionner leurs compétences en tant qu’acteur. Nous disposons d’un réseau d’environ 3 000 personnes au Japon (60 % de femmes, 40 % d’hommes), dont un certain nombre d’étrangers. Notre personnel vient de tous les horizons. Nous avons besoin de toutes sortes de personnes en raison du large éventail de demandes que nous recevons chaque jour. Tout le monde peut donc s’inscrire chez nous. Les nouveaux membres n’ont pas besoin de passer un entretien ou une audition. Au contraire, lorsque nous recevons une demande, nous rassemblons plusieurs candidats possibles pour le rôle à attribuer, en fonction des besoins et des demandes des clients, et nous les laissons choisir la personne qui leur plaît ; celle qui se rapproche le plus de leurs attentes.
Un client peut avoir des amis étrangers qui viennent au Japon en vacances et engager un résident étranger pour leur faire visiter la ville. Nous avons même eu une cliente qui, pour une raison quelconque, avait menti sur son séjour à l’étranger, et nous avons engagé quelques étrangers pour montrer à son entourage qu’elle avait beaucoup d’amis dans le monde.

Comment vos acteurs préparent-ils leurs interventions ?
I. Y. : Nous mettons un manuel à leur disposition pour les aider à faire face à chaque situation (parent loueur, fiancée, enfant, etc.). En tant que fondateur de Family Romance, je suis évidemment le plus ancien. Au fil du temps, j’ai donc pris des notes sur mes différentes expériences, y compris sur mes échecs, en mettant l’accent sur ce qui fonctionne et ce qu’il faut éviter dans chaque situation. La lecture de ce manuel fait bien sûr partie de leur formation.

Les cérémonies de mariage constituent l’une de vos principales activités.
I. Y. : Nous recevons de nombreuses demandes, allant de la fourniture de quelques invités à un client qui n’a pas assez d’amis ou de parents à ses côtés, à l’organisation de toute la fête en passant par la fourniture d’un faux conjoint et d’une fausse belle-famille. Je sais que cela doit paraître très étrange, mais les Japonais sont très pointilleux sur la forme et les cérémonies. Les apparences sont importantes et ils pensent qu’ils ne peuvent pas trahir les attentes des autres.
Notre principale activité est liée à la “location de famille”, en particulier celle de “père”. Là encore, il existe de nombreuses situations sociales dans lesquelles la présence du père est nécessaire. Malheureusement, le vrai père peut ne pas être disponible, en raison d’un divorce ou d’un décès, auquel cas nos clients louent un homme qui se fait passer pour le père. L’idée de créer cette agence est en fait née d’une telle situation. Une de mes amies était mère célibataire. Elle voulait envoyer son fils dans un jardin d’enfants privé. Les enfants ayant deux parents sont généralement favorisés lors du processus de sélection, alors je me suis fait passer pour le mari de mon amie.

D’après vous, pourquoi des entreprises comme Family Romance sont populaires au Japon ?
I. Y. : Lorsqu’on évoque les interactions sociales au Japon, les concepts de tatemae (apparences) et de honne (ce que l’on pense vraiment) sont souvent concernés. Dans de nombreuses situations, le premier prévaut généralement. Lorsque les gens ont du mal à dire la vérité ou à assumer une situation pour ce qu’elle est vraiment, ils trouvent utile de demander l’aide d’un substitut, d’un mandataire comme Family Romance. Nous pensons qu’il est extrêmement important de sauver la face, c’est pourquoi les gens essaient d’éviter à tout prix les situations dans lesquelles quelqu’un pourrait être embarrassé. Cette personne peut être elle-même ou une tierce partie. Par exemple, quelqu’un fait une erreur au travail et doit s’excuser auprès de son client. Au Japon, ce sont des affaires importantes, et le supérieur direct du coupable doit l’accompagner au bureau du client. Cependant, notre client ne veut pas que son patron le sache. C’est pourquoi un de nos collaborateurs se fait passer pour notre client et s’excuse à sa place, tandis que le client lui-même se fait passer pour son patron. Résultat : tout le monde est content, personne ne perd la face, personne n’est lésé.
Les baby-boomers ont grandi dans des familles relativement nombreuses où il y avait beaucoup de communication verbale entre la génération plus âgée et la plus jeune. Avec le temps, la taille moyenne de la famille a progressivement diminué et de nombreuses personnes ont été élevées comme des enfants uniques. Une fois qu’ils ont quitté l’école, ils manquent de compétences en matière de communication et de relations sociales et ne savent pas comment faire face à certaines situations. Ce problème s’est encore aggravé avec l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux qui ont renforcé l’isolement vis-à-vis du monde extérieur. Ce n’est pas un hasard si une série de nouveaux services de location sont apparus ces dernières années pour résoudre ces problèmes comme Ossan Rental, une société qui loue des hommes âgés à qui vous pouvez confier vos problèmes et demander conseil.
Il est certain que certains problèmes sont typiquement japonais ou sont moins susceptibles de se produire dans d’autres pays. Le harcèlement à l’école, par exemple, est très répandu dans ce pays, et vous pouvez être harcelé par vos camarades de classe parce que votre mère est divorcée ou parce qu’elle est grosse, pour ne citer que deux cas que nous avons traités. Cela dit, je pense que le modèle de la location humaine peut aussi réussir dans d’autres pays.

Les sociétés comme Family Romance ont été critiquées pour avoir créé un faux monde.
I. Y. : Je ne suis pas d’accord. La réalité est devenue un concept très relatif, surtout à l’ère d’Internet. Les gens utilisent tout le temps des ordinateurs pour retoucher leurs photos et se montrer sous leur meilleur jour. Quant aux éléments que l’on trouve sur Facebook ou Instagram, on se demande souvent s’ils sont vrais ou faux. On peut se poser des questions plus philosophiques, comme, par exemple, qu’est-ce qu’une famille ? Une vraie famille, fondée sur les liens du sang, est-elle nécessairement meilleure qu’une famille fondée sur d’autres facteurs ? On pourrait estimer que le monde est injuste, et mon entreprise existe afin d’apporter un certain soulagement aux personnes qui souffrent de son injustice. Notre devise est “mieux que la réalité” parce que nous créons des situations où il y a moins de conflits. En un sens, nous offrons une forme de réalité plus parfaite.

Certaines personnes font plusieurs fois la demande pour louer un parent ou un ami.
I. Y. : Oui, en ce qui concerne les amis, par exemple, environ 40 % de nos clients font appel à notre personnel plus d’une fois.

N’y a-t-il pas un risque que la multiplication des rapports avec la même personne débouche sur une relation plus profonde et, parfois même, à des situations inconfortables ?
I. Y. : Il est vrai que si je garde toujours à l’esprit que je ne fais qu’un travail et que je veille à garder une certaine distance émotionnelle, ma cliente peut, elle, parfois oublier l’accord initial entre nous et finisse par trop s’impliquer. Surtout si on me demande d’être le mari ou le fiancé de quelqu’un, il y a toujours une possibilité que la ligne entre la réalité et la fiction s’estompe et que ma cliente s’attache à moi ou même tombe amoureuse. Après tout, chaque fois que nous nous rencontrons, je deviens pendant quelques heures un “ami ou partenaire parfait” – le genre d’homme que ma cliente a réclamé. En ce sens, notre devise “mieux que la réalité” devient une arme à double tranchant. Pour le client, elle peut créer une forte dépendance, ce qui n’est pas la raison première pour laquelle j’ai créé cette entreprise. En fait, j’essaie de faire exactement le contraire. J’espère que mes clients finiront par sortir de la situation que nous avons créée et qu’ils seront capables de se débrouiller seuls. Par exemple, lorsque je joue un ami d’une personne timide, j’essaie en même temps de lui montrer gentiment comment surmonter sa timidité et se faire de vrais amis. Il y a aussi une raison économique à cela : notre service peut être coûteux au fil du temps. La location d’un parent coûte généralement 20 000 yens (165 €) pour quatre heures. Certaines personnes finissent par emprunter de l’argent pour y recourir. C’est quelque chose que je veux éviter à tout prix. Il s’agit d’un commerce, bien sûr, mais ce n’est pas la raison pour laquelle j’ai créé Family Romance. Je veux vraiment aider mes clients.

Ces dernières années, votre entreprise est devenue très connue au Japon. Sur Internet, il y a de nombreuses photos de vous, et vous avez même lancé une chaîne YouTube. N’avez-vous pas peur que quelqu’un, comme un invité à un mariage, découvre qui vous êtes vraiment ?
I. Y. : Il y a toujours un risque que je me fasse prendre, alors j’essaie de trouver des excuses ou des anecdotes pour expliquer certaines situations. Par exemple, si un enfant lit quelque part que mon nom est Ishii, ses parents peuvent dire que ce n’est pas mon vrai nom et que je me suis fait passer pour quelqu’un d’autre à cause de mon travail. En d’autres termes, pour protéger ma couverture, mon moi fictif, on transforme mon vrai moi en un faux (rires).

C’est assez ahurissant. Quand vous pensez à votre travail, qui êtes-vous vraiment ? Êtes-vous un acteur ? Une sorte de conseiller ?
I. Y. : C’est vrai que je joue et que dans un sens j’offre une sorte d’aide psychologique, mais je ne suis ni acteur ni conseiller. Je suis juste quelqu’un qui essaie d’aider les gens à panser les blessures de leur cœur, et à apporter une sorte de bonheur ou de paix dans leur vie.