
L’artiste français Invader publie un ouvrage racontant ses périples mouvementés pour envahir Tôkyô avec ses célèbres mosaïques.
Depuis ses débuts en 1996, Invader a fait de l’espace urbain son terrain de jeu. Son idée : « envahir » les villes du monde entier en y placardant clandestinement des mosaïques inspirées, entre autres, de Space Invaders. Parmi ses cibles, le Japon occupait une place particulière. Dès 1999, l’artiste y inaugure sa première vague, avec trente-trois œuvres. Cinq autres voyages suivront jusqu’en 2014, portant à cent trente-huit le nombre de mosaïques installées à Tôkyô, dans différents quartiers de la capitale. En décembre 2019, l’auteur de ces lignes s’est offert à Tôkyô l’une de ses plus belles journées dans cette mégalopole tentaculaire. Depuis quelques mois, j’avais téléchargé « Flash Invaders », l’application dédiée aux œuvres d’Invader demandant aux utilisateurs de retrouver les enva hisseurs afin de les « flasher ». Chaque capture rapportant des points et faisant grimper les chasseurs dans un classement mondial qui compte aujourd’hui plus de 570 000 joueurs ! Une mécanique toute simple, mais suffisamment addictive pour transformer toute balade touristique en véritable quête contre des envahisseurs extraterrestres. Ainsi me suis-je lancé à mon tour sur les traces des aliens pixélisés de l’artiste parisien, mais à Tôkyô. Sauf que partir à leur recherche, en 2019, n’avait rien d’une promenade de santé. La plupart avaient déjà disparu, retirés par les autorités ou les propriétaires des lieux conquis. Surtout, je ne disposais d’aucune carte indiquant leurs emplacements, ni papier ni numérique. Il allait donc falloir mener l’enquête. J’ai alors procédé comme un inspecteur des temps modernes. À défaut de plan, Google Images est devenu mon principal allié. Quelques mots clés en japonais – « mosaïque », « Invader », « street art » – suffisaient à faire apparaître des dizaines de clichés. Restait à en extraire les indices : une devanture de restaurant, une boutique, un salon de coiffure, un pan neau de signalisation ou encore un poteau électrique surmonté d’une publicité… Je faisais feu de tout bois, et surtout de tout kanji.
Pendant près de six heures, j’ai ainsi épluché des images, recoupé des informations, et tenté de reconstituer l’implantation des œuvres encore visibles dans la ville. Le lendemain matin, le dossier était prêt. La chasse pouvait commencer. Notes en poche, je me suis lancé à pied dans Tôkyô, traversant des quartiers et empruntant des rues que je n’aurais sans doute jamais découverts autrement. Le nez en l’air, attentif au moindre détail, je redécouvrais la capitale à travers un jeu de piste à l’échelle d’une mégalopole. C’est sans doute là que réside toute la force du projet d’Invader : transformer une ville entière en terrain de jeu, et l’art en chasse au trésor. Ce jour-là, tel un gamin, je n’étais donc pas peu fier d’avoir capturé six envahisseurs. Certains d’entre eux ont depuis disparu, ce qui donne aujourd’hui à cette récolte une valeur presque élitiste.
Six ans plus tard, en début d’été 2026, Invader est revenu sur son aventure japonaise avec Invasion Tokyo, un ouvrage très attendu réunissant de magnifiques photographies et une multitude d’anecdotes consacrées aux six vagues menées dans l’archipel. Le livre réserve notamment une révélation pour le moins savoureuse : l’artiste ne peut désormais plus se rendre au Japon, où la police serait à sa recherche. La situation prête à sourire (pas pour lui), mais elle rappelle aussi la relation pour le moins particulière qu’entretient le Japon avec le street art. Malgré l’attachement profond d’Invader au pays et à sa culture, les interventions artistiques sauvages restent sévèrement réprimées. Avec Invasion Tokyo, Invader livre ainsi bien davantage qu’un simple catalogue de ses mosaïques. L’ouvrage raconte une aventure artistique, documente une époque et invite, à son tour, à regarder les villes autrement. Également recommandé à tous ceux qui ont gardé l’âme d’un chasseur de trésors ou d’un défenseur de la Terre.

Invasion Tokyo, Invader, Controle P Editions, 348 pages, 48 €, déjà disponible.
Télécharger l’application Flash Invaders ici.
Florent Gorges