Fujimoto Toshirô, l’auteur du roman Le destin de Tsukie, n’aurait-il pas une destinée encore plus incroyable que celle de son héroïne ?

Entretien Florent GORGES
Publié aux Éditions d’Est en Ouest, Le Destin de Tsukie raconte, de façon passionnante, le parcours d’une jeune maiko dans le Kyôtô du XVIIIe siècle, dont le véritable rêve est de devenir médecin. Fujimoto Toshirô y décrit la confrontation entre les croyances spirituelles, les connaissances issues de la médecine traditionnelle chinoise, et l’arrivée clandestine des premiers travaux de médecine occidentale. Tsukie devra ainsi tenter de soigner une jeune femme que l’on croit alors possédée par un renard ! Ce domaine de la psychiatrie, Fujimoto le connaît sur le bout des doigts puisqu’il a lui-même exercé comme psychiatre pendant plus de quarante ans, dont deux à l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris, dans les années 1970. Nous avons ainsi pu rencontrer un écrivain au parcours exceptionnel, profondément amoureux de la culture française, qui a exercé sur lui une influence considérable.
D’où vous vient cet amour pour la culture française ?
Fujimoto Toshirô : Je suis né en 1941 à Miyazaki et, dès mon plus jeune âge, j’ai été fasciné par la culture française. Ma mère, par exemple, écoutait beaucoup de chansons françaises, notamment Édith Piaf ou Charles Trenet. Les mélodies étaient tellement belles que je me demandais vraiment de quoi parlaient les paroles. Puis j’ai lu Contes français de l’écrivain Nagai Kafû (1879-1959), qui avait vécu près d’un an entre Lyon et Paris. Dans cette œuvre, il raconte sa vie en France, la culture française… Tout ce qu’il écrivait sur ce pays, qu’il adorait, me fascinait. Je suis devenu un admirateur de Nagai, de son parcours, mais aussi de son amour pour la France. À mon tour, j’ai voulu devenir écrivain…
Pourtant, vous êtes devenu psychiatre !
Oui, sous la pression de ma famille. Mon père était médecin et, en tant qu’aîné, je devais lui succéder à la tête du petit hôpital qu’il avait créé. J’ai donc suivi des études de médecine, puis me suis spécialisé en psychiatrie avant de reprendre sa place. Pendant quarante ans, j’ai exercé ce métier. J’ai même travaillé deux ans comme chercheur à l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris.
Vous avez choisi Paris parce que vous aimiez la France ?
Il y avait de cela, oui ! Mais j’étais également passionné par la recherche en psychiatrie. Or, à l’époque, les chercheurs français étaient parmi les meilleurs dans ce domaine. Je suis donc venu à Paris pendant deux ans, entre 1971 et 1973. J’ai eu la chance de travailler auprès de grandes figures comme le professeur Buge, en neuropsychiatrie, ou le professeur Duché, en psychiatrie de l’enfant. Être à leur contact m’a permis de progresser considérablement en français et d’approfondir ma connaissance de la culture française. C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai commencé à traduire en japonais de grands ouvrages de psychiatrie française. Cela fait par exemple vingt ans que je travaille à la traduction des Études psychiatriques d’Henri Ey, une œuvre majeure et d’une extrême complexité. Mais j’ai enfin terminé et ma traduction sera publiée l’année prochaine au Japon !
Revenons à votre carrière d’auteur. Est-ce au moment de votre retraite
que vous avez décidé de franchir le pas ?

Exactement ! À 75 ans, j’en ai eu assez de la vie que je menais. J’ai pris ma retraite, vendu mon hôpital et mon école d’infirmières, et j’ai littéralement tout plaqué ! Je voulais enfin être libre et vivre en accord avec mes véritables aspirations. J’ai alors quitté Tôkyô pour m’installer à Kyôto, une ville que j’ai toujours adorée, afin de me rapprocher du quartier de Gion.
Pourquoi ce quartier en particulier ?
Disons que j’avais envie de profiter du temps qu’il me restait et de mon argent en fréquentant les maisons de thé, les geiko et les maiko. Pour moi, Kyôto représente ce que le Japon offre de plus raffiné en matière de féminité. Et moi, comme Nagai Kafû, mais aussi Baudelaire ou Mau passant, j’ai toujours été fasciné par la figure féminine, par la beauté des femmes. Je voulais également mener cette vie libre que j’admirais tant chez mon auteur préféré, Nagai Kafû. Bref, ce nouveau départ, dans un environnement culturel aussi riche, a ravivé mon désir d’écrire. Je pouvais enfin tenter de réaliser mon rêve : devenir romancier. J’ai rédigé plusieurs textes et, par bonheur, l’un d’eux a été retenu par un éditeur, puis récompensé par un prix. Il s’agit du Destin de Tsukie, pour reprendre son titre français.
Vous qui étiez fasciné par la France, pourquoi avoir décidé de situer votre premier roman à Kyôto
En réalité, c’est précisément la France qui m’a incité à me tourner davantage vers mon propre pays. Vous savez, je suis né pendant la Seconde Guerre mondiale et j’ai grandi dans un climat de rejet de soi. L’humiliation de la défaite a profondément bouleversé la société et, pendant longtemps, de nombreux Japonais ont rejeté leur propre culture. Tout ce qui était japonais était forcément considéré comme mauvais, dépassé, à jeter ou à oublier. Pendant un temps, par exemple, la pratique de certains arts martiaux japonais, comme le judo ou le kendo, a été interdite. C’est dans ce contexte que ma mère s’est tournée vers la France et sa culture, qui nous paraissait alors prestigieuse, digne d’être étudiée et admirée. C’est ainsi que je me suis retrouvé à Paris, dans cette ville qui nous faisait tant rêver. Mais en arrivant à Paris, j’ai eu un véritable déclic. J’ai compris que mon propre pays possédait lui aussi une culture qui méritait d’être respectée. Que tout n’était pas à rejeter. Venir en France m’a donc ouvert les yeux ! Ainsi, je suis devenu amoureux de ma propre culture, dont Kyôto représente pour moi le cœur battant.
Votre carrière de psychiatre vous a-t-elle aidé à créer vos personnages et votre intrigue ?
Oui, énormément. J’ai choisi de situer mon histoire à l’époque d’Edo pour de nombreuses raisons. Tout d’abord parce que c’est durant cette période que s’est développée une grande partie de la culture si particulière du Japon, notamment celle des maisons de thé. Mais aussi parce que la médecine pratiquée à l’époque était encore largement inspirée de la médecine traditionnelle chinoise et mêlée à de nombreuses croyances et superstitions japonaises. En d’autres termes, elle accusait un important retard par rapport aux recherches menées en Occident. Et justement, même si le Japon s’était replié sur lui-même et avait fermé ses frontières, certains ouvrages scientifiques venus de Hollande parvenaient malgré tout jusqu’au pays. En les traduisant, quelques médecins japonais découvraient avec une certaine avance la révolution scientifique qui était déjà en marche en Europe. Ils comprenaient, par exemple, que les personnes qui perdaient la raison n’étaient peut-être pas victimes de la possession d’un esprit de renard malicieux, mais tout simplement malades ! Ils découvraient aussi qu’il existait des méthodes et des traitements plus efficaces que de simples exorcismes pour les aider. Mais lorsque, depuis près de mille ans, une société croit profondément à l’existence des esprits et des yôkai, il n’est évidemment pas facile de remettre en question tout un pan de sa civilisation. C’est précisément ce choc entre deux visions du monde qui me fascinait et qui explique en partie pourquoi j’ai voulu écrire un roman historique. C’est un peu le moment où le Japon commence à découvrir l’existence de ce domaine médical que l’on appellera plus tard la « psychiatrie ».
Au Japon, il existe deux autres volumes des aventures de Tsukie. Les
verra-t-on un jour en France ?
Je l’espère de tout mon cœur ! J’espère que les Éditions d’Est en Ouest jugeront utile de publier la suite de ses aventures. Mais je suppose que cela dépendra aussi du succès du premier volume ! Bref, je prie pour qu’il se vende bien. Car, pour moi, être publié en français, dans mon pays de cœur, représente une immense joie et un véritable accomplissement.