Dans ma jeunesse, au Japon, j’ai fait plusieurs petits boulots, appelés arubaito en japonais avec des contrats très “légers”, qui n’avaient pourtant rien à voir avec mon job d’étudiante dans un café parisien où, pendant six ans, seule une partie de mes heures était déclarée.
Issu de l’allemand “arbeit”, le mot arubaito existe depuis l’ère Meiji (1868-1912). Il est désormais abrégé en baito, terme qui désigne à la fois le travail et celui qui l’occupe. Pour engager un baito, une simple lettre d’information sur les conditions de travail remplace le contrat, et la sécurité sociale n’est obligatoire qu’au-delà d’un certain nombre d’heures. Au lieu de revendiquer davantage de droits, nombre de citoyens – surtout les jeunes – profitent de cette facilité pour arrondir leurs fins de mois.
Ces dernières années, une nouvelle expression s’est imposée : sukima baito. Sukima signifie “interstice”, ces petits moments dans la journée que l’on transforme en missions éclair. Le phénomène a pris de l’ampleur avec Timee, une appli lancée en 2018, qui permet de conclure immédiatement un accord entre ceux qui veulent travailler pendant leurs sukima et les entreprises cherchant du renfort à cet instant. On y décroche des tâches parfois d’une heure seulement, sans entretien ni expérience.
Mais cette liberté apparente a un prix : le salaire. Le SMIC japonais reste bien inférieur à celui de la France. Pas étonnant que les employeurs multiplient les baito, allant parfois jusqu’à en désigner certains comme “chef de service”. Est-ce vraiment plus honnête que le choix de certaines entreprises françaises de confier plusieurs missions à des stagiaires non rémunérés ou très faiblement indemnisés plutôt que d’embaucher ?
Aujourd’hui salariée en France, je bénéficie d’une meilleure protection sociale, mais avec un salaire bien en dessous de la moyenne du secteur privé. Alors, qui sort gagnant de tout cela ? Si je n’ai pas de réponse, il ne me reste qu’une solution digne de la France : apprendre à faire grève pendant un sukima !
Koga Ritsuko
Parution dans le n°155 (janvier-février 2026)