50 façons de lire le Japon

Pour célébrer notre cinquantième numéro, nous vous invitons à découvrir cinquante ouvrages qui nous ont marqués.

Tokyo - Junkudo bookshop - A young japanese girl reading 1Q84, Haruki Murakami's latest novel. The book was a bestseller before it arrives in the bookshops. More than one million copies were sold two weeks after its release.
Dans cette librairie japonaise, les œuvres de Murakami Haruki sont mises à l’honneur, car l’écrivain bénéficie d’une très grande popularité dans l’archipel. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Pour vous informer sur le Japon, vous avez à votre disposition de nombreux outils. Il y a bien sûr Zoom Japon qui vous offre chaque mois la possibilité de vous plonger dans l’actualité japonaise sous toutes ses formes. En dehors de votre mensuel préféré (du moins nous l’espérons), les médias ne s’intéressent malheureusement pas beaucoup aux affaires du Japon. Le pays du Soleil-levant a droit de cité lorsqu’une catastrophe s’y produit ou quand un événement économique important s’y déroule. L’indice Nikkei qui passe le seuil des 20 000 points intéresse de nombreux journaux à l’instar des difficultés rencontrées dans la gestion de la crise à la centrale nucléaire de Fukushima Dai-ichi. En dehors de cela, les articles ou les reportages sur l’archipel se font rares de nos jours. Il fut une époque où le Japon et les Japonais intéressaient davantage. Ils étaient alors dominants sur la scène économique mondiale. Les entreprises japonaises imposaient leurs produits sur toute la planète et le yen leur permettait d’investir partout dans le monde.
Face à ce curieux pays qui devenait une source d’inquiétude, les médias multipliaient les contenus – pas toujours très bien informés – et lui consacraient régulièrement de grands dossiers. Ce temps est bel et bien révolu et il faut bien se résoudre à accepter cette réalité. Cela dit, l’avènement d’Internet a contribué à ouvrir de nouveaux champs de connaissance sur le Japon et a permis de créer de nouveaux accès à des sources d’information que l’on pouvait difficilement consulter. La plupart d’entre elles restent cependant en langues étrangères. Cela limite les possibilités de s’informer pour ceux encore nombreux qui ne les maîtrisent pas.
Voilà pourquoi, il nous reste les livres. Au moment où la lecture semble perdre de plus en plus d’adeptes en raison de la montée en puissance de ces produits électroniques qu’on dit portables, il faut souligner que les ouvrages constituent une source d’information essentielle sur le Japon. Il ne s’agit pas simplement d’ouvrages d’érudition sur ce pays, sa culture, son histoire ou sa société, mais aussi de livres de littérature ou encore des mangas dont les traductions se sont multipliées au cours des deux dernières décennies. Les éditeurs ont accompli un travail considérable en la matière, en se lançant dans l’exploration de nouveaux horizons littéraires après s’être longtemps cantonnés à certains auteurs comme Mishima Yukio ou Kawabata Yasunari. Bien leur en a pris puisque l’énorme succès d’un Murakami Haruki a prouvé qu’il n’était pas obligatoire d’être un écrivain occidental pour séduire les lecteurs.
Dans ses œuvres qui ont une portée universelle, les lecteurs ont découvert le Japon et sa société comme ils ont aussi pu le faire en se plongeant dans la lecture d’autres romanciers comme Ogawa Ito ou Higa­shino Keigo. Ces deux derniers auteurs ont réussi à conquérir un public grâce à leur style bien sûr, mais aussi parce qu’ils apportent des clés pour mieux appréhender leur pays. On peut dire la même chose des mangaka dont les productions ne sont plus perçues comme de la sous-culture. Mizuki Shigeru aussi bien qu’Umezu Kazuo ont ouvert les yeux de nombreux lecteurs sur la façon dont ils percevaient leur propre pays.
C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de vous proposer une sélection de 50 livres sur le Japon écrits ou non par des Japonais. Ce sont ceux qui nous ont le mieux aidés à saisir le Japon. Ce ne sont évidemment pas les seuls, mais il fallait faire un choix. Nous les avons numérotés, mais ce classement n’a aucune valeur sauf de nous rappeler que nous devions en choisir 50 et pas un de plus. Il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter une bonne et enrichissante lecture.
Jean derome & Odaira Namihei

1. Bien qu’il se déroule pendant la guerre, le second roman de Mishima Yukio explore des sujets qui restent encore d’actualité dans la société japonaise actuelle. Il s’intéresse notamment à ces gens qui se battent pour coller aux normes sociales, autrement dit tous ces clous qui dépassent et que l’on tente d’aplatir. C’était encore plus vrai à cette époque où le régime autoritaire réprimait toute forme de dissidence ou de comportement peu orthodoxe comme l’homosexualité du héros.
Mishima Yukio, Confession d’un masque, Trad. Renée Villoteau, Folio, 1983

livre-les-chemins-de-sata-japon2. Il s’agit d’un des livres de voyage les plus célèbres sur le Japon qui rapporte le périple à pied de l’auteur. Partant de l’extrême nord de l’archipel, il a parcouru 3 218 km en 128 jours pour atteindre le point le plus méridional de l’archipel. Ce qui fait de ce livre une merveilleuse lecture, c’est le talent d’Alan Booth à observer et à décrire les gens et les lieux rencontrés pendant sa marche du “mauvais côté” du Japon, c’est-à-dire sa côte occidentale la moins développée.
Alan Booth, Les Chemins de Sata, Trad. Alain Labau, Actes Sud, 1992

3. Abe Kôbô était un maître du roman existentialiste et surréaliste. Cette parabole kafkaïenne, qui se déroule au milieu des dunes de sable de Tottori, à l’ouest du pays, aborde la lutte entre le Japon moderne et ses anciens comportements tribaux. Un entomologiste se retrouve pris au piège au fond d’une fosse de sable et ne parvient pas à s’en échapper. Une villageoise qui devient sa compagne accepte ce destin et se sacrifie pour le bien de la communauté. C’est elle qui se montre la plus forte et la plus capable de trouver une forme de bonheur.
Abe Kôbô, La Femme des sables, Trad. G. Bonneau & T. Oku, Stock, 2002

4. Les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki ont été tragiques à bien des égards au-delà même de leur force destructrice. Les survivants ont été victimes d’ostracisme parce qu’ils avaient été contaminés par les radiations. Le roman d’Ibuse Masuji raconte le combat d’une jeune femme contre les préjugés alors qu’elle tente d’avoir une vie normale et de se marier malgré les rumeurs. Fondé sur des témoignages de survivants, le livre est écrit dans un style quasi documentaire, offrant un portrait de la vie quotidienne du Japon de l’après-guerre. Il est plus que jamais d’actualité depuis l’accident à la centrale de Fuku­shima Dai-ichi avec le retour des peurs et superstitions.
Ibuse Masuji, Pluie noire, Trad. Colette Yugué, Folio, 2004

5. Pour beaucoup de jeunes amateurs de manga, ce mode d’expression est souvent associé à la violence, à des robots, des super-héros ou de jolies minettes. Mais la longue histoire du manga ne se résume pas qu’à cela. Tatsumi Yoshihiro, qui nous a récemment quittés, en est un des acteurs et des témoins les plus intéressants. Cette autobiographie lui a pris dix années de sa vie. Elle porte sur la période 1948-1960 et aborde de façon très réaliste comment l’auteur a dû s’y prendre pour survivre en marge de la société. Cette œuvre est aussi son combat pour obtenir une reconnaissance de son travail d’artiste dans un Japon en pleine mutation.
Tatsumi Yoshihiro, Une vie dans les marges, Trad. N. Bougon & V. T. Okada, Cornélius, 2011

6. Ecrit alors qu’il n’avait que 23 ans, ce premier roman raconte l’histoire d’un groupe de jeunes en maison de correction qui sont évacués de la capitale alors menacée, vers la campagne. Loin d’échapper aux horreurs de la guerre, ils sont victimes de la haine et de l’ostracisme des villageois. Ils comprennent alors que la société – malgré un environnement bucolique – est fondamentalement mauvaise envers ceux qui n’appartiennent pas au groupe. Membre de mouvements pacifistes et anti-nucléaires depuis qu’il est étudiant, Ôe montre tout son mépris pour la violence et l’engagement du pays dans cette guerre insensée.
Ôe Kenzaburô, Arrachez les bourgeons tirez sur les enfants, Gallimard, 2012

7. Au terme d’une guerre, de deux bombes atomiques et de sept années d’occupation, les relations nippo-américaines sont complexes, et à certains égards, restent à déterminer. Dans cette histoire collective sans intrigue (son premier roman), Murakami Ryû va au-delà de l’introspection afin de dépeindre la vie nihiliste d’un groupe de personnes vivant près d’une base américaine à Kanagawa. Nous sommes en 1970. Le mouvement étudiant a échoué dans ses assauts contre la société. Ses personnages trouvent refuge dans la drogue et le sexe.
Murakami Ryû, Bleu presque transparent, Trad. G. Belmont & , G. Morel, Picquier, 1999

8. Quand la solitude commence vraiment à peser, on commence à considérer les rencontres fortuites comme une planche de salut. Mais la plupart du temps, cela se termine par des rapports sexuels insatisfaisants et une tristesse encore plus forte. Mais l’héroïne d’Akasaka Mari a la chance de faire connaissance d’un ancien yakuza et se lance avec lui dans un incroyable road-trip. Ce roman s’adresse à tous les Japonais dans la vingtaine ou la trentaine vivant sous la pression sociale obligeant à se conformer à un certain style de vie, mais préférant vivre en retrait sans trouver l’âme sœur.
Akasaka Mari, Vibrations, Trad. Corinne Atlan, Picquier, 2003

9. Dans l’histoire du manga, Akira marque un tournant. Quand Otomo Katsuhiro a commencé à publier cette histoire révolutionnaire dans les pages du magazine Young Magazine en 1982, personne n’avait jamais rien vu de tel : des dessins réalistes, des décors d’une grande précision et des personnages qui avaient vraiment l’air de Japonais. Cet ensemble a été mis au service d’un récit de science-fiction qui mêle des souvenirs de guerre nucléaire, des sectes religieuses, de la technologie et des voyous. Son adaptation au cinéma fera aussi date.
Otomo Katsuhiro, Akira, Trad. Sylvain Chollet, Glénat, 1990

10. Murakami Haruki est surtout connu au Japon pour ses romans de fantasy. Mais en 1996, de retour au Japon après 9 années passées à l’étranger, il décide de donner une dimension plus sociale à sa littérature. Pour cela, il s’entretient avec les victimes de l’attentat au gaz sarin commis par la secte Aum dans le métro de Tôkyô en mars 1995. Le livre qui en découle met en évidence de nombreux aspects de la mentalité japonaise et l’approche sensationnelle des médias nippons.
Murakami Haruki, Underground, Trad. Dominique Letellier 10/18, 2014