Derrière Atelier Sentō se cachent Cécile Brun et Olivier Pichard, deux amoureux du Japon devenus auteurs de BD reconnus à l’international. Le duo revient pour nous sur son intérêt pour le Pays du Soleil Levant.
À quand remonte votre passion pour le Japon ?
Cécile Brun : À l’enfance. Mon grand frère était le geek de la famille, il collectionnait les vieilles consoles et ne rêvait que du Japon. Il vit d’ailleurs à ōsaka aujourd’hui. Et moi, en petite sœur admirative, je le suivais un peu dans ses passions. Mais assez vite, ce qui m’a intéressée, c’était plutôt la culture du quotidien japonais : la façon dont la vie de tous les jours est représentée, notamment à travers la nourriture.
Olivier Pichard : De mon côté c’est venu plus tard, à l’université, avec la découverte du cinéma japonais. Il y a eu une vague de films, notamment d’horreur et de fantômes, au début des années 2000, comme Ring ou Kaïro. J’ai découvert cet univers-là, puis ça s’est enchaîné avec plein d’autres choses.

Vos BD réalisées à l’aquarelle se déroulent toutes au Japon. Qu’est-ce qui vous inspire tant dans ce pays ?
C.B. : À l’origine on voulait simplement faire de la BD, avec des histoires capables de se passer n’importe où. Mais j’ai fait des études de japonais à Bordeaux et, dans ce cadre, Olivier et moi avons eu l’opportunité de partir vivre un an à Niigata en 2009, dans une région plutôt rurale. À l’époque, en France, les BD dont les histoires se déroulaient au Japon restaient assez classiques, souvent centrées sur les samouraïs et les époques féodales. C’était très bien, mais il y avait peu de récits sur le Japon contemporain ou rural. De retour en France, on s’est donc dit qu’il y avait peut-être des choses à raconter sur le Japon que les gens ignoraient encore.
O.P. : Ce qui m’inspire au Japon, c’est la frontière poreuse entre le réel et le fantastique. Il y a des légendes partout, même dans les grandes villes, qui perdurent et se transmettent. En France, on est très cartésiens et on parle finalement assez peu d’imaginaire.

Votre première BD, Onibi, se passe dans la campagne de Niigata et mêle effectivement réel et fantastique…
C.B. : Quand on se promène à la campagne au Japon, surtout dans les forêts, et qu’on tombe sur un petit temple envahi par la végétation, on imagine facilement des esprits autour de nous. Dans le quotidien rural, la représentation des yōkai est d’ailleurs omniprésente, parfois même transformés en mascottes locales. Les gens racontent aussi beaucoup d’histoires étranges, des expériences inexpliquées, des récits de fantômes. Ça donne une forme de réalité à cet imaginaire. Dans Onibi, on ne dit pas que les fantômes existent, mais on montre que les récits, eux, sont bien réels.
Peut-on en déduire que le rural vous attire davantage que la ville ?
C.B. : Après avoir beaucoup exploré la campagne dans Onibi et les deux tomes de La Fête des ombres, on a apprécié de vivre et de se plonger dans Tōkyō pour Tokyo Mystery Café. Maintenant, on a envie de revenir vers le rural. C’est un va-et-vient constant. Les deux sont très différents.
O.P. : Quel que soit le lieu, on cherche toujours un angle original. À Tōkyō par exemple, on s’intéresse davantage à l’aspect rétro, à l’ère Shōwa (1926-1989), plutôt qu’aux lieux touristiques classiques. On aimerait aussi explorer des endroits comme l’île de Sado, qui restent encore peu connus.
Ce qui marque dans vos œuvres est cette forme de mélancolie très présente et typiquement japonaise. Est-ce conscient ?
O.P. : Oui, c’est sans doute lié à Niigata où l’on a beaucoup vécu. Le centre-ville se vide, il y a un sentiment d’âge d’or passé. On voit beaucoup de commerces fermés, une population vieillissante, des zones désertées. Dans les campagnes, c’est encore plus frappant, avec des villages qui ressemblent presque à des villes fantômes. On parle souvent de cette nostalgie, ce sentiment de « natsukashii ». Ce n’est pas du tout l’image joyeuse et colorée qu’on associe parfois au Japon avec soi-disant des gens déguisés en héros de manga partout dans les rues !
C.B. : Comme tous les pays à la population vieillissante, le Japon vit un peu sur son héritage, son passé. Mais il y a aussi et encore une énergie de transmission : des jeunes qui reprennent des lieux, transforment d’anciens bâtiments en cafés, galeries ou espaces culturels. Les idées et l’envie sont là, même si les structures administratives sont parfois trop lourdes et sclérosées au Japon…
Votre objectif est-il de montrer un Japon plus nuancé, loin des clichés véhiculés par la pop culture ?
C.B. : Notre objectif principal est de raconter des histoires et de transmettre des émotions. Le Japon est plutôt un terrain d’exploration pour nous. On fait beaucoup de recherches, on reste en contact avec des amis sur place, on leur demande parfois des détails très précis comme de nous prendre des photos de poignées de porte ! Ça nous permet d’apprendre énormément. Mais on ne cherche pas à donner une vision « juste » du Japon. On veut plutôt construire et partager notre propre imaginaire, inspiré du Japon.


Comment votre travail est-il reçu au Japon ?
O.P. : On a des retours très positifs. Par exemple, Onibi a été rapidement repéré et traduit en japonais par un grand éditeur local. Là-bas, notre BD a bien marché et continue de bien se vendre aujourd’hui. Même de grands noms comme le réalisateur de jeux vidéo Kojima Hideo nous a contactés. On a eu la chance de le rencontrer et même d’apparaître comme personnages dans son dernier grand jeu, Death Stranding 2 ! On a aussi reçu des messages de lecteurs japonais qui disent reconnaître l’authenticité de notre représentation du Japon. C’est sans doute le plus beau compliment.
C.B. : On a aussi reçu le deuxième prix du grand concours International Manga Award organisé par le ministère des Affaires étrangères il y a quelques années, mais c’est à Niigata que la reconnaissance a été la plus grande. On a été invités pour des rencontres et des ateliers, on a réalisé des posters pour des événements locaux, etc.
Vous résidez actuellement en France mais, au quotidien, vivez-vous dans une ambiance japonaise ?
C.B. : Disons qu’on pimente notre quotidien avec un peu de Japon. On ne cuisine pas forcément japonais, mais on fait plutōt de la fusion en intégrant des ingrédients de là-bas. On met du miso partout, par exemple ! On intègre également des éléments japonais dans notre quotidien : de la musique japonaise qui tourne en boucle quand on travaille, des objets de déco et même différentes petites coutumes, comme changer des éléments décoratifs selon les saisons.
D’où vient le nom Atelier Sentō ?
C.B. : Les sentō sont des bains publics japonais traditionnels, aujourd’hui très rétro, souvent décorés de fresques du mont Fuji. Avec le temps, beaucoup ont fermé, mais certains sont repris par des jeunes et transformés en cafés ou lieux culturels. On a toujours eu le fantasme de reprendre aussi un jour un vieux sentō et d’en faire un véritable atelier d’artistes. Un atelier où l’on pourrait nous-mêmes travailler. Le nom de notre duo vient de ce fantasme !
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre projet de jeu vidéo dans votre style graphique ?
O.P. : Le jeu s’appelle The Doll Shop. C’est une BD interactive de type point & click sur ordinateur (plateforme Steam pour l’instant). On fait tout nous-mêmes : musique, scénario, dessin et programmation.
C.B. : L’histoire se déroule dans un village japonais reculé, enneigé, vieillissant et dépeuplé, inspiré de Niigata. On incarne un jeune homme qui reprend un magasin de poupées. Une amie d’enfance revient et, en parallèle, des événements étranges se produisent dans le village. Le joueur devra faire des choix aux conséquences parfois dramatiques. C’est dans la droite ligne de nos BD, mais animé et interactif. On en voit le bout et ça devrait sortir cet automne. ●
ATELIER SENTŌ EN QUELQUES ŒUVRES ET BD…




En savoir plus…
Site officiel Atelier Sentō : https://ateliersento.com
– Onibi (Ed.Issekinicho) 1 tome.
– La Fête des Ombres (Ed.Issekinicho) 2 tomes.
– Rêves de Japon (Ed.Omaké Books) Artbook.
– Tokyo Mystery Café (Ed.Dupuis) 2 tomes.
– The Doll Shop (Steam) Jeu vidéo. À venir.
https://ateliersento.com/thedollshop