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    Accueil » Actu » Les lutins de Kishiwada
    Culture

    Les lutins de Kishiwada

    Par Etienne Barral12/10/2026
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    Dans les grandes avenues de Kishiwada, chaque danjiri pivote à pleine vitesse devant les spectateurs massés dans les gradins.

    Grand spécialiste des matsuri, Étienne Barral nous présente les festivals les plus incroyables du Japon.

    Si vous vous trouvez par hasard à Kishiwada, dans la banlieue d’Ôsaka, les jours du Danjiri Matsuri, à la mi septembre, un conseil : regardez bien avant de traverser la rue… Vous risquez sinon de vous retrouver face à un char de quatre mètres de haut et pesant plus de quatre tonnes qui déboule à vive allure, tiré par pas moins de cinq-cent personnes que rien n’arrêtera sur leur passage. Même en bordure de trottoir, votre vie n’est pas garantie : un dérapage de char est si vite arrivé…

    Quatre tonnes lancées à pleine vitesse

    Connu pour être l’un des matsuri les plus dangereux de l’Archipel, le Danjiri de Kishiwada doit notamment sa réputation au « Yarimawashi », littéralement « faire tourner ». Il s’agit d’opérer un virage à angle droit avec le char, à pleine vitesse (soit 20 à 25 km/h), dans les avenues et les ruelles de la ville, sous peine de voir le monstre, monté sur des roues non pivotantes, foncer dans les murs. C’est une prouesse mécanique et collective qui nécessite une coordination sans faille de la part de tous les participants.
    Pour les gens originaires de Kishiwada, ville de 185 000 habitants située dans le sud de la préfecture d’Ôsaka, le week-end du « Danjiri » est LE rendez-vous de l’année, que même ceux qui ne résident plus dans la préfecture ne manqueraient sous aucun prétexte. Danjiri, c’est le terme local désignant, dans la région du Kansai, les chars majestueux connus ailleurs sous les noms de « dashi », « yatai » ou « hiki-yama» – littéralement, les « montagnes tirées à bras ». À Kishiwada, chacun de ces trente quatre chars est délicatement sculpté dans du bois de zelkova, laissé « nu » à dessein afin de mieux faire ressortir l’élégance naturelle de son grain, sans la dissimuler sous la laque ou les dorures. Les scènes sculptées représentent des épisodes de la littérature populaire, du kabuki ou des légendes mythologiques qui, à elles seules, méritent le détour. Bien entendu, pas un seul clou ne vient maintenir les différents éléments de cette structure monumentale.

    Malgré les obstacles, la vitesse ne faiblit pas dans les rues étroites.

    Trois siècles d’histoire au rythme des danjiri

    L’histoire retient que le festival existe depuis plus de trois cents ans. C’est en 1703 que le seigneur Okabe Nagayasu invita en grande pompe, dans l’enceinte de son château, le dieu Inari, symbolisé par le renard, depuis le sanctuaire Fushimi Inari de Kyoto – le célèbre sanctuaire aux milliers de torii rouges – afin qu’il octroie de meilleures récoltes. À charge pour la population de participer à la procession en tirant de lourds chars, ces fameux danjiri, afin de prouver sa dévotion.
    Le déroulement actuel du festival et la vitesse désormais notoire des chars sont plus récents. Les aménagements urbains réalisés après la guerre – le goudronnage des rues, notamment – et l’utilisation de pièces métalliques dans la structure des roues, auxquels s’est ajoutée une recherche de l’effet « waouh » pour attirer médias et touristes, ont peu à peu métamorphosé la lente procession en véritable course de casse-cous. Les villes alentour possèdent des festivals similaires, mais celui de Kishiwada reste le plus renommé. Au fil des années, la popularité de ce rendez-vous annuel a explosé, au point d’accueillir désormais plus de 600 000 touristes en un week-end et de générer, en deux jours, une activité économique estimée à 10 % des revenus fiscaux de la ville. À cela s’ajoute, pour les familles, un budget non négligeable consacré à la dégustation du « watarigani » – le crabe bleu -, un mets délicat particulièrement abondant en septembre dans la baie d’Ôsaka. Mais revenons au cœur de l’action. Dès 6 h du matin, les 500 à 1 000 habitants de chaque quartier se mettent en branle autour de leur danjiri.
    C’est parti pour quanrante-huit heures de course à perdre haleine, soit l’équivalent d’une quarantaine de kilomètres parcourus dans les rues de la ville. Chaque génération doit jouer son rôle, selon une hiérarchie bien établie. Les écoliers du primaire, puis les collégiens et enfin les lycéens précèdent le char et tirent de toutes leurs forces sur les deux cordes, qui peuvent mesurer jusqu’à deux cents mètres de long, afin de mouvoir le pachyderme de bois. Des hommes plus expérimentés, les Mae-teko – les « leviers avant » -, sont chargés des deux leviers qui permettent de faire pivoter le char sur son axe lors du yarimawashi, tandis que les Ato-teko – les « leviers arrière » -, situés derrière le monstre sur roues, ajustent son orientation et corrigent sa trajectoire, alors même que leur visibilité est quasiment nulle. La coordination de tout cet équipage est assurée par le Daiku-gata – le « charpentier sur le toit ». Sans lui, pas de danjiri !

    Les daiku-gata, lutins et rois de Kishiwada

    Lutin vêtu d’un justaucorps blanc, semblant danser sur le toit, bondissant d’un rebord à l’autre de son royaume bringuebalant, perché à quatre mètres du sol, il agite sans relâche un éventail dans chaque main et crie ses instructions aux tireurs, pousseurs, charrieurs et freineurs qui courent, chacun à sa place, autour du danjiri. Du haut du char, le Daiku-gata est le seul à disposer d’une vision périphérique de la situation. Il lit l’intersection à venir, évalue l’état du parcours, la position des équipes et celle des obstacles. Il guide les Mae-teko et transmet les consignes de trajectoire aux opérateurs arrière, dont la vue est obstruée par le char. En équilibre précaire sur le toit, il encourage, par ses sauts, ses danses et ses mouvements, les quelques centaines de participants qui courent autour du danjiri. C’est lui que fixent les milliers de spectateurs rassemblés sur les trottoirs ou assis dans les tribunes. Lui qui risque, à tout instant, sa peau sur ce monstre lancé à vive allure dans les rues et les ruelles de la ville. Une fraction de seconde d’inattention, et c’est la collision avec un poteau électrique, une rambarde, un parapet, une enseigne de magasin, un mur, une vitrine, un photographe imprudent, des touristes inconscients, un couple innocent ou un badaud ventripotent.
    C’est le Daiku-gata, virevoltant sur son toit, qui non seulement imprime le rythme et commande le défilé, mais porte également l’honneur de son quartier, alors que tous les yeux sont braqués sur lui. De son charisme dépend en partie la renommée de toute sa communauté. Être désigné Daiku-gata est un honneur qui se mérite. Il est choisi par ses aînés, qui connaissent les jeunes depuis l’enfance et ont eu tout loisir d’évaluer les candidats potentiels au fil des années, en fonction de leurs qualités physiques, de leurs ang-froid et de leur comportement. Deux jours par an, les Daiku-gata sont les rois de Kishiwada, et personne ne leur disputera leur titre, ô combien mérité !

    Texte et photos Etienne BARRAL

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