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    Marcher au Japon Dossiers

    Promenades : Marcher sur les routes sacrées

    Par Ernest Bluegold05/06/2026
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    Parution dans le n°158

    📸 Guillaume (Ichiban Japan).

    Il existe d’autres moyens que le train pour visiter le Japon : vos pieds ! Et certains pas vous mèneront peut-être vers l’illumination…

    Le Japon contemporain, saturé de lignes ferroviaires à grande vitesse, de gratte-ciel et d’enseignes lumineuses, demeure pourtant traversé par des itinéraires infiniment plus anciens : les chemins de pèlerinage. Ceux-ci constituent une géographie parallèle, presque invisible, où les montagnes, les forêts, les cascades et les sanctuaires composent un territoire sacré. À rebours du tourisme de masse, ces routes imposent la lenteur de la marche, l’effort et une forme d’humilité. Elles relient non seulement des lieux saints, mais aussi des strates entières de l’histoire japonaise : le bouddhisme ésotérique, le shintoïsme archaïque, le culte des montagnes et les croyances populaires.

    Parmi les nombreux pèlerinages japonais, trois itinéraires occupent une place majeure : le pèlerinage des quatre-vingt-huit temples de Shikoku (voir notre entretien avec Sophie Lavaur page 26), le Kumano Kodō et le pèlerinage de Chichibu. Tous trois témoignent d’une manière spécifiquement japonaise d’envisager le sacré : non comme une rupture avec le monde, mais comme une immersion dans la nature et dans l’impermanence des choses.

    SHIKOKU

    Le plus célèbre demeure sans doute le pèlerinage de Shikoku, appelé Shikoku Henro. Long d’environ 1 200 kilomètres, il fait le tour de la plus petite des quatre grandes îles du Japon en reliant quatre-vingt-huit temples bouddhiques associés au moine Kūkai, également connu sous le nom de Kōbō Daishi, fondateur de l’école bouddhique Shingon au IXe siècle. La tradition veut que Kūkai ait parcouru lui-même ces terres dans sa jeunesse, méditant dans des grottes maritimes et pratiquant l’ascèse dans les montagnes. Les pèlerins actuels, appelés henro, cheminent symboliquement en sa compagnie. On lit d’ailleurs fréquemment sur leurs vestes blanches l’expression dōgyō ninin, « deux voyageurs, une même route », signifiant que le pèlerin n’est jamais seul : Kūkai marche à ses côtés.

    Le parcours suit un ordre précis au fil des quatre préfectures. Les temples de la préfecture de Tokushima représentent « l’éveil de la foi », ceux de Kōchi « la discipline ascétique », ceux d’Ehime « l’illumination », et enfin ceux de Kagawa « le nirvana ». Cette progression spirituelle rappelle les grandes constructions initiatiques médiévales européennes. Le pèlerin traditionnel porte un chapeau conique de paille, une veste blanche et un bâton de marche censé incarner la présence de Kūkai (et avec sa clochette, faire fuir les petites bêtes comme les serpents, etc.). Jadis, cette veste blanche faisait aussi office de linceul : partir sur les routes signifiait accepter la possibilité de mourir en chemin. Les portions montagneuses étaient dangereuses ; certaines traversées côtières exposaient les marcheurs aux tempêtes et aux brigands. Aujourd’hui encore, plusieurs tronçons restent physiquement éprouvants.

    Mais le Shikoku Henro possède également une dimension populaire et chaleureuse. Les habitants pratiquent souvent l’osettai, c’est-à-dire l’offrande gratuite faite aux pèlerins : une orange, un thé, parfois même un hébergement. Refuser un osettai peut être considéré comme impoli, car l’acte procure aussi un mérite spirituel au donateur. Plusieurs voyageurs étrangers racontent avoir reçu des sacs entiers de mandarines au point de devoir marcher des kilomètres lestés comme des mulets. Le pèlerinage est aussi riche d’anecdotes insolites. Au temple numéro 51, Ishite-ji, se rattache la légende d’Emon Saburō, un riche propriétaire qui aurait refusé l’aumône à un moine mendiant – lequel n’était autre que Kūkai déguisé. Peu après, ses huit fils moururent mystérieusement. Pris de remords, Emon Saburō parcourut l’île pour retrouver le saint homme et obtenir son pardon. Selon la tradition, cette quête serait à l’origine même du pèlerinage.

    Le Shikoku Henro attire aujourd’hui des profils très variés : retraités japonais, cadres en burn-out, étudiants en quête de sens, randonneurs étrangers fascinés par le « Compostelle japonais ». Certains accomplissent l’intégralité du parcours à pied pendant quarante ou cinquante jours ; d’autres utilisent bus, vélo ou automobile. Les puristes ironisent parfois sur ces « pèlerins climatisés » qui collectionnent les sceaux des temples sans transpirer. Pourtant, dans l’esprit japonais, l’intention importe souvent davantage que la performance physique.

    KUMANO KODŌ

    Le Kumano Kodō appartient à un univers spirituel différent. Situé dans la péninsule montagneuse de Kii, au sud du Kansai, il ne s’agit pas d’une boucle unique mais d’un réseau complexe de sentiers anciens reliant les grands sanctuaires de Kumano : Hongū Taisha, Nachi Taisha et Hayatama Taisha. Ces routes existent depuis plus de mille ans et furent empruntées aussi bien par les empereurs que par les paysans. Le Kumano Kodō constitue un exemple remarquable du syncrétisme japonais entre bouddhisme et shintoïsme. Les montagnes y sont perçues comme des entités vivantes, habitées par des divinités et des esprits. Les forêts de cèdres gigantesques, les escaliers moussus et les brumes épaisses créent une atmosphère presque irréelle. Ici, le pèlerinage n’est pas seulement une marche vers un sanctuaire : c’est une traversée symbolique du monde des morts et de la renaissance.

    Le grand sanctuaire Nachi Taisha est immanquablement l’un des joyaux à découvrir sur la Kumano Kodō.
    📸 Ritz (Unsplash)

    L’un des lieux les plus impressionnants est la cascade de Nachi, haute de cent trente-trois mètres, vénérée depuis l’Antiquité comme une divinité naturelle. Le sanctuaire vermillon de Nachi Taisha, posé devant cette chute monumentale, offre l’une des images les plus célèbres du Japon sacré. Le Kumano Kodō possède aussi une singularité diplomatique étonnante : il est jumelé avec le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle depuis 1998. Les pèlerins ayant accompli les deux itinéraires peuvent même recevoir un certificat de « double pèlerin ». Cette alliance improbable entre Galice catholique et montagnes japonaises illustre la mondialisation contemporaine du patrimoine spirituel. Historiquement, le Kumano Kodō était réputé si difficile qu’un dicton affirmait : « Sept fois à Kumano, trois fois à Ise ». Les nobles de l’époque de Heian voyageaient entourés de dizaines de serviteurs, mais souffraient malgré tout des sangsues, de la pluie et des chemins abrupts. Certaines chroniques médiévales rapportent des processions impériales si longues qu’elles ressemblaient à des migrations militaires. Aujourd’hui, ces chemins peuvent se parcourir à pied en trois ou quatre jours. L’idéal pour les marcheurs un peu pressés.

    CHICHIBU

    Le pèlerinage de Chichibu, beaucoup moins connu hors du Japon, offre une expérience plus intime. Situé dans les montagnes au nord-ouest de Tōkyō, il relie trente-quatre temples bouddhiques dédiés à Kannon, bodhisattva de la compassion. Créé au XIIIe siècle, il forme avec les circuits de Bandō et de Saigoku un vaste ensemble de cent temples consacrés à cette figure majeure du bouddhisme japonais. Contrairement à Shikoku, Chichibu peut être parcouru en quelques jours seulement. Son atmosphère est moins héroïque, plus contemplative. Les temples sont disséminés dans des vallées rurales, des forêts de cryptomères ou de petits villages agricoles où le temps semble suspendu. Le pèlerinage est particulièrement apprécié des habitants de la région de Tokyo, qui y trouvent une forme de retraite spirituelle accessible sans longs déplacements et prendre trop de vacances. Durant l’époque d’Edo, il connut un immense succès populaire : artisans, marchands et citadins partaient en groupe pour quelques jours de marche, mêlant dévotion, excursion et sociabilité. On pourrait presque y voir l’ancêtre japonais du tourisme de week-end.

    Chichibu possède aussi son lot d’étrangetés. Certains temples abritent des statues de Kannon coiffées de bonnets tricotés par des fidèles âgés ; d’autres vendent des amulettes destinées à protéger les automobilistes ou les téléphones portables. Dans plusieurs sanctuaires, les pèlerins collectionnent des sceaux calligraphiés, les goshuin, devenus aujourd’hui de véritables objets de collection. Des Japonais entreprennent parfois des pèlerinages entiers davantage pour enrichir leur carnet de sceaux que pour des motifs religieux – ce qui scandalise certains moines et amuse beaucoup d’autres. Au fond, ces pèlerinages révèlent une caractéristique essentielle de la spiritualité japonaise : l’absence de frontière rigide entre religion, esthétique, exercice physique et expérience sociale. On peut entreprendre Shikoku pour honorer ses ancêtres, Kumano pour admirer les montagnes, ou Chichibu simplement pour échapper quelques jours à Tokyo. Toutes ces motivations coexistent sans contradiction. Dans un Japon confronté au vieillissement démographique, à l’isolement social et à l’épuisement professionnel, ces chemins connaissent même un regain d’intérêt. Marcher lentement, dormir dans des auberges modestes, réciter des soutras au lever du soleil ou partager un thé avec des inconnus apparaissent désormais comme des formes de résistance silencieuse à l’accélération du monde.

    Deux pèlerines en tenue de henro, sur des chemins montagneux. 📸 Kieran (Unsplash)
    Une pancarte de prévention routière demandant aux conducteurs de faire attention aux pèlerins sur la route de Shikoku. 📸 Morkel (Unsplash)

    Ainsi, les pèlerinages japonais ne sont pas des reliques folkloriques figées dans le passé. Ils demeurent des espaces vivants où se rencontrent religion ancienne, quête personnelle et culture contemporaine. Entre les forêts sacrées du Kumano Kodō, les routes côtières de Shikoku et les vallées discrètes de Chichibu, le Japon continue d’illustrer à merveille la formule consacrée selon laquelle le voyage compte davantage que la destination. Et vous, pourquoi ne pas parcourir le Japon à pied sur ces chemins désormais balisés plutôt que de filer à toute vitesse sur les rails du Shinkansen ? ●

    Pour aller plus loin
    La Sente des Contrées secrètes, journal de voyage du poète Bashō Matsuo, traduit en français aux éditions Olizane. 

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