Dans le roman illustré Nanbanjin, deux auteurs racontent le même naufrage, chacun depuis sa rive, dans le Japon du XVIe siècle.

En janvier dernier, Dupuis accueillait au sein de son prestigieux label Aire Libre deux singuliers « cahiers de recherche » mystérieusement intitulés Nanbanjin (litt. le barbare/l’étranger du sud). Dans le premier, le Français Cyril Pedrosa (Portugal, L’Âge d’or) alternait pages achevées, peintures et recherches graphiques ; dans le second, le mangaka Matsumoto Taiyô (Amer Béton, Number Five) dévoilait davantage de planches en devenir et de galeries de personnages. Une mise en bouche aussi intrigante qu’alléchante, destinée à faire patienter jusqu’à l’imposant album de près de
cinq cents pages attendu début septembre en librairie et qui constitue sans nul doute un
des événements éditoriaux de la rentrée BD.
Que raconte au juste cet ouvrage ? Le destin de Fernando, jeune marin portugais enrôlé en 1 543 sur les navires des compagnies commerciales sillonnant les mers de Chine. Après une attaque de pirates, le voici échoué sur Tanegashima, île japonaise de la préfecture de Kagoshima jusqu’alors sans le moindre contact avec le monde occidental. Recueilli par un pêcheur, Fernando va peu à peu tisser avec lui une relation quasi filiale qui l’incite, malgré les difficultés de son intégration, à rester au sein du village qui l’a accueilli.
Regards croisés
Loin de se réduire à un simple récit d’aventures sur fond de Japon féodal, Nanbanjin fait de la confrontation des points de vue son véritable moteur narratif. L’album se partage en deux parties d’égale importance : d’un côté, le regard occidental de Cyril Pedrosa dont les origines portugaises nourrissent le récit du jeune marin et, de l’autre, le regard japonais de Matsumoto Taiyô qui adopte le point de vue des hôtes villageois. Une construction qui permet aux deux auteurs de raconter le même événement sans jamais imposer une perspective unique. À l’initiative de cette collaboration inédite, Pedrosa imagine ainsi un dispositif qui rappelle le diptyque cinématographique Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood relatant alternativement la célèbre bataille d’Iwo Jima du point de vue américain et japonais. Le concept du double regard est ici porté à son incandescence puisque l’album tête- bêche, doté de deux couvertures, propose à la fois un sens de lecture occidental et un sens de lecture japonais, de sorte que le récit – et symboliquement le regard des deux auteurs – finit par se rejoindre en son centre. De cette rencontre entre deux cultures naît Nanbanjin, un objet ambitieux porté par deux styles graphiques puissants et élégants qui se répondent avec justesse, et un propos sur l’altérité qui résonne fatalement en ces temps troublés. ●
Nanbanjin, aux éditions Dupuis, par Cyril Pedrosa et Matsumoto Taiyô. Disponible le 4 septembre 2026. Pagination : 380 pages. Prix : 49 €