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    Accueil » Actu » Hachijô-jima: Le pouls qui refuse de s’éteindre
    Voyage

    Hachijô-jima: Le pouls qui refuse de s’éteindre

    Par Service communication14/10/2026
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    Sur cette île à 300 km au sud de Tôkyô, un tambour ancestral fait battre le cœur d’une communauté menacée.

    Le ranch Fureai à 854 m d’altitude sur le volcan Hachijô Fuji.
    Une session hebdomadaire de taiko au club Yosorekai d’okuYama Yoshio.

    Il est à peine 18 h, le ciel a déjà pris une couleur d’encre au-dessus d’Hachijō-jima, île volcanique à une heure d’avion et trois cents kilomètres au sud de Tôkyô. Des habitants se retrouvent ce soir d’août au petit club de taiko. Ils sont une vingtaine, réunis dans le club Yosôrekai d’Okuyama Yoshio, entrepreneur du bâtiment le jour, joueur de hachijô-daiko et animateur de ce groupe le reste du temps.
    « Rien que le fait de partager la même scène, tous ces moments, ça montre bien l’esprit de communauté du taiko sur l’île », résume-t-il. Une session hebdomadaire de taiko au club Yosorekai d’okuYama Yoshio. la moitié de ses habitants en cinquante ans, aspirée par Tôkyô, laissant derrière elle un décor de fin du monde : des complexes hôteliers à l’abandon, comme le Hachijô Royal Hotel, plus grand hôtel abandonné du Japon, construit en 1963 et fermé en 2006. « Avant, le taiko se jouait partout sur l’île. Aujourd’hui, on se rassemble autour d’un club, car c’est devenu moins spontané. Sans relève, le taiko risque de s’éteindre et, avec lui, une partie de l’âme de l’île », explique Kato Yûta, joueur professionnel américano-japonais résidant une partie de l’année sur l’île.


    La salle a des airs de bar autant que de salon familial : murs et moquette gris, sobriété assumée. Les habitués sont déjà là, enfants et adultes installés autour d’une longue tablée. Ils boivent, en devisant sur qui va ouvrir le bal ce soir et qui va donner le rythme. Le hachijô- daiko se joue toujours à deux, tel un jeu en miroir : l’un impose la cadence (shimobyôshi), l’autre y répond librement (kamibyôshi). Une fois la panse bien remplie, les enfants rassasiés de légumes, de biscuits, de sirops et de sodas, Yoshio passe à la pratique sur l’estrade surélevée de la salle. De 19 h à 20 h, le créneau est consacré aux plus jeunes, qui iront ensuite se coucher avant que les adultes ne prennent le relais. Un tambour marron y est posé, sur un socle en bois. Yoshio donne le rythme ; les petits suivent et improvisent à tour de rôle, guidés par ses conseils et ses corrections. Ses plus anciens souvenirs avec cet instrument remontent au milieu des années 1960. « Dans ma famille, le tambour a toujours eu une place importante. Ce n’était pas le cas partout sur l’île, seulement dans certaines familles. Mon tambour date à peu près de ces années-là, et il a été bien conservé », se souvient-il.

    Un rempart contre l’effacement

    Puis viennent les jeunes adultes, qui montent à leur tour, déchaussés, sur l’estrade en raison de la moquette. Yoshio, lui, est retourné boire. Le tempo part en roue libre, plus brut, plus nerveux, enchaînant les vagues de frappes jusqu’à caler net au bout de quatre minutes, asphyxié, tant l’intensité physique est totale. Portés par l’alcool et la transe de la musique, les joueurs enchaînent un tempo foudroyant, implacable, qui ne laisse plus aucun répit. À chaque coup de boutoir, ils poussent un kiai viscéral, cri arraché aux tripes au rythme des baguettes (bachi) qui s’affolent. « Pour nous, le tambour Hachijô est un symbole culturel fort, confie okuYama Yoshio. Autrefois, ça se faisait spontanément, pendant les fêtes, sans prétention. C’était comme chanter au karaoké aujourd’hui. » Sur cette île subtropicale, jadis surnommée le « petit Hawaï » nippon, le taiko est devenu un rempart contre l’effacement. L’île a perdu plus de la moitié de ses habitants en cinquante ans, aspirée par Tôkyô, laissant derrière elle un décor de fin du monde : des complexes hôteliers à l’abandon, comme le Hachijô Royal Hotel, plus grand hôtel abandonné du Japon, construit en 1963 et fermé en 2006. « Avant, le taiko se jouait partout sur l’île. Aujourd’hui, on se rassemble autour d’un club, car c’est devenu moins spontané. Sans relève, le taiko risque de s’éteindre et, avec lui, une partie de l’âme de l’île », explique Kato Yûta, joueur professionnel américano-japonais résidant une partie de l’année sur l’île. Contrairement au reste du Japon, où l’instrument est cantonné aux matsuri, à Hachijô le tambour tient lieu de lien social quotidien, hérité de son histoire de terre de relégation sous le shogunat Tokugawa. Sa trace la plus ancienne date de 1849, dans le journal d’un banni décrivant un tambour suspendu à un arbre, entouré de femmes et d’enfants.

    24 h de tambour sans interruption

    Aujourd’hui, c’est ce qui maintient encore les habitants unis. Chaque automne, ils se relaient pendant vingt-quatre heures pour faire résonner le tambour sans interruption lors des 24 Heures du Taiko, un marathon censé rassembler jusqu’à deux mille personnes sur une île qui n’en compte que six mille. « Le nombre de joueurs a diminué. Pour que cette tradition ne disparaisse pas, nous avons créé cet événement où chacun vient jouer à son tour », résume Okuyama Yoshio. Le décor reste le même chaque année : le chapiteau principal s’installe autour de l’hôtel abandonné offrant l’une des plus belles vues sur la mer de l’île. Cette année, chose exceptionnelle, l’événement se tiendra sur deux sites distincts : l’un autour de l’hôtel, l’autre plus près de la ville, à proximité d’une ancienne boîte de nuit. Chaque mois, l’équipe organisatrice se retrouve en visioconférence depuis la salle du club Yosorekai pour caler les derniers détails du grand rassemble ment automnal : possibilité de faire venir le groupe Goku, référence du wadaiko, gestion des nuisances sonores en soirée grâce aux tambours silencieux, répartition du public entre les deux sites. Mais un sujet revient sans cesse, presque en creux : le manque de bras.
    Dans beaucoup de festivals, les habitants ressortent aussi le kihachijô, textile traditionnel jaune doré tissé de fibres teintes avec une plante indigène. Il accompagne le Kashitate Odori, une danse ouverte à tous qui se transmet depuis une cinquantaine d’années. « Ce n’est pas grave si on se trompe dans les gestes, l’important est de profiter de la fête », insiste une habitante.

    Les derniers grands maîtres

    Messieurs okuYama et kikuChi en pleine session de taiko dans le jardin de ce dernier.
    « Pas plus de 15 min par groupe », scande l’affichette sur le taiko.

    Mais ceux qui portent cette tradition avec le plus d’authenticité se raréfient. Dans une maison traditionnelle sur pilotis, M. Kikuchi, probablement le dernier grand maître du taiko local, un homme de plus de 80 ans, accueille ses invités. Autodidacte, il a tout appris à l’oreille et s’est perfectionné loin du Japon, lors d’un séjour de trois ans à São Paulo comme instituteur, où il jouait déjà et transmettait sa = passion à ses élèves. Aujourd’hui, c’est l’avenir du taiko qui l’inquiète. Selon lui, le taiko attire aujourd’hui un public plus large, mais ce succès a un revers : il gagne en popularité tout en perdant en diversité. « Les plus jeunes, parfois à l’école, apprennent désormais tous la même façon de jouer : la structure rythmique, la façon de frapper, tout est uniformisé. Je le regrette, car on y perd dans les styles. » Il porte une admiration particulière pour le style de Yoshio.
    « Je pense être l’un des derniers à défendre cette différence, confie-t-il, un brin amer. Avant, il y avait tellement de rythmes différents… » Autre signe de ce déclin, plus local celui-là : le taiko se voit souvent supplanté par un rival plus contemporain, le karaoké. « Même au karaoké, tout le monde chante la même chanson et de la même façon », déplore-t-il, regrettant la perte des traditions locales vivantes, notamment musicales.
    Ce paradoxe, un instrument de plus en plus visible, mais de moins en moins pratiqué dans sa diversité originelle, éclaire en creux une histoire nationale plus large. Pour certains spécialistes, c’est justement la fin de la haute croissance et l’exode rural des années 1970-1980 qui ont poussé de nombreux Japonais, coupés de leurs racines rurales, à se réapproprier le taiko comme symbole identitaire au prix, souvent, d’une standardisation du geste. D’autres remontent plus loin dans le temps : selon eux, le taiko-spectacle tel qu’on le connaît aujourd’hui naît dès l’après-guerre, porté par des mouvements de contre-culture.
    Chez M. Kikuchi, la soirée n’a pas besoin de grands discours pour illustrer cette culture. « Autant en profiter, allons dans le jardin », lance l’un des hôtes comme une évidence. Avant de s’exécuter, le maître rappelle ce qui faisait jadis la richesse du taiko : cette diversité infinie de rythmes hérités des anciens, qu’il craint de voir disparaître définitivement au profit d’un jeu uniformisé. Une diversité qu’il continue, lui, à s’autoriser : « J’entends le taiko des vieux et je me demande : et si je changeais ça ? ». Kikuchi sort l’instrument. « Tu l’as vraiment apporté ? », s’étonne quelqu’un, avant qu’une autre voix ne surenchérisse : « On va taper dans le jardin ? ». Yoshio, présent parmi les invités, garde toujours à l’arrière de sa voiture un taiko et quelques bachi…

    Accès

    Comment se rendre sur Hachijô-jima ?
    Accès à l’île de Hachijô-jima (Archipel d’Izu)
    Départ depuis le centre de Tôkyô par voie aérienne ou maritime.
    Par avion : 3 vols ANA par jour depuis l’aéroport de Haneda (environ
    55 minutes de trajet).
    Par ferry : 1 départ de nuit par jour de la compagnie Tokai Kisen
    depuis l’embarcadère de Takeshiba (environ 10 h 30 de traversée)

    Texte et photos Adrien-Guillaume PADOVAN

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