Longtemps isolées, les îles Goto, au large de Nagasaki, ont été la terre privilégiée des chrétiens cachés de la ville. Aujourd’hui, elles dévoilent au monde leurs églises désertes et leurs paysages préservés…

Cisaille à la main et bottes aux pieds, Sakatani Kazuyoshi répète les mêmes gestes avec acuité. En silence, assis à l’ombre face à la mer, il répare ses précieux filets. Comme tous les jours, il a quitté sa petite île d’Hisaka à l’aube pour aller pêcher la daurade dans les eaux poissonneuses de la mer de Chine orientale.
« Après la pêche, je vends directement mon poisson au marché de Fukue, l’île voisine, puis je rentre ici », explique l’homme de 60 ans, un grand sourire aux lèvres. Avec son épouse, ils sont les derniers à vivre dans le minuscule village de Gorin, situé sur la partie est de l’île. « Avant, nous étions environ 50 personnes ici. Maintenant il n’y a plus que moi, ma femme et un autre couple ». À l’image de Gorin, les petits villages isolés des îles Gotô sont de plus en plus désertés par leurs habitants. La pêche et l’agriculture, qui ont longtemps été les principales activités de cet archipel reculé de 140 îles situé à l’extrême sud-ouest du Japon, n’attirent pas la nouvelle génération. Les jeunes partent chercher du travail dans les grandes villes de Fukuoka ou Nagasaki. Pourtant, depuis quelques années, ces villages connaissent un regain d’activité. À Gorin, le couple de pêcheurs voit défiler de plus en plus de visiteurs. La raison ? Kazuyoshi est assis juste en face d’elle. La magnifique église en bois du village trône sur la petite jetée face à la mer.
Des îles à la foi cachée
Construite en 1 881 dans le village voisin de Hamawaki, c’est l’une des plus anciennes églises en bois du pays. En 1931, elle a été offerte à Gorin lorsque les habitants d’Hamawaki ont décidé de construire une nouvelle église plus grande chez eux. Subtil mélange de style japonais et occidental, cette petite église à l’apparence de maison traditionnelle fait aujourd’hui la renommée du village.
En 2018, elle a été classée au patrimoine mondial de l’Unesco avec une douzaine d’autres sites chrétiens de la région de Nagasaki. Depuis, les touristes affluent. « En 2018, nous avons reçu 17 561 personnes sur le site, contre 480 en 2014 », détaille Nagamatsu Tsubasa , un guide payé par la municipalité de Gotô City pour accueillir les visiteurs sur le site. « Aujourd’hui, environ 100 per- sonnes visitent l’église chaque jour en haute saison ».
Et Gorin n’est pas le seul village concerné. L’archipel compte plus de 50 églises pour à peine 50 000 habitants. Ce patrimoine méconnu révèle l’histoire des chrétiens cachés de Nagasaki. Pendant plus de deux cents ans, sous la période Edo, le Japon s’est isolé du reste du monde. Introduit au XVIe siècle par les missionnaires jésuites, le christianisme a été officiellement interdit le siècle suivant par le puissant daimyo Toyotomi Hideyoshi. Des milliers de chrétiens se sont alors installés aux îles Gotô, en particulier sur l’île de Fukue. C’est là, sur ce petit archipel de la mer de Chine Orientale, qu’ils ont pu continuer à pratiquer leur foi dans le plus grand secret. Ainsi, malgré les persécutions, certains convertis ont perpétué leur foi en secret pendant plus de 250 ans. L’archipel des Gotô a été un haut lieu de leur vie dans la clandestinité.
« Vers la fin du XVIIIe siècle, nombre de chrétiens de la région de Nagasaki se sont installés aux îles Gotô car elles étaient isolées et leurs terres n’étaient pas exploitées », explique le professeur Silvio Vita, spécialiste des relations entre l’Europe et le Japon.

Une myriade d’églises
En 1854, le Japon s’ouvre au commerce extérieur, ouvrant la voie au retour des missionnaires catholiques à Nagasaki. L’année 1 865 marque un tournant, avec la « découverte » des chrétiens cachés de Nagasaki. Des fidèles se présentent à la cathédrale d’Urakami et révèlent au prêtre qu’ils ont pratiqué leur foi en secret pendant plus de 250 ans. Lorsque le gouvernement Meiji lève l’interdiction du christianisme en 1873, les Japonais chrétiens des îles Gotô commencent alors à construire des églises partout sur l’archipel. « Construire autant d’églises était un moyen d’affirmer leur identité en tant que communauté. Le nombre d’églises est énorme par rapport à la quantité de chrétiens sur ces îles », observe le professeur Vita. Malgré tout, de nombreux chrétiens de Gotô ont été victimes de persécutions, comme en témoignent plusieurs monuments qui leur rendent hommage. Cette vague de population explique aujourd’hui leur pourcentage élevé dans l’archipel. Selon des chiffres de 2012, il y aurait environ 14,4 % de chrétiens aux îles Gotô, contre à peine 0,3 % à l’échelle du Japon.
Si certaines églises semblent aujourd’hui un peu abandonnées vu de l’extérieur, une fois à l’intérieur, le visiteur découvre des édifices très bien conservés. Ces lieux calmes et de toute beauté offrent un cadre propice à l’introspection. Aujourd’hui encore, les croyants de l’archipel continuent d’y prier. Chacune a son charme, sa particularité et sa propre histoire. Ainsi, l’église Oura est la plus vieille église chrétienne du Japon et un bel exemple d’architecture gothique. La minuscule église Miyahara est située dans un village tout aussi petit. La ravissante église Mizunoura est quant à elle tournée vers la mer. Dans l’église Imochiura se trouve une grotte construite sur le modèle de la grotte de Massabielle à Lourdes en France. Certaines semblent isolées au milieu des bois, comme si elles étaient cachées au cœur de ces paysages sauvages. À l’image de l’église Hantomari, qui se dévoile au bout d’une étroite route de montagne. Ou de l’église Shigeshiki, cachée dans les reliefs. On les découvre ainsi enveloppées dans leur auréole de mystère.


Nature sauvage et plages de rêve
Si l’histoire fascinante de cette communauté a fait bondir le nombre de touristes, les îles Gotô attirent aussi pour leurs paysages intacts et sauvages. Entre montagnes couvertes de forêts denses, petites criques aux eaux turquoise et falaises abruptes plongeant dans la mer, l’archipel est un régal pour les amoureux de nature. La végétation luxuriante, les forêts denses peuplées de cèdres, cyprès et palmiers, la côte rocheuse et les eaux translucides sont un régal pour les yeux. Avec leur climat océanique, ces îles bénéficient également d’un été chaud et d’un hiver relativement doux. Un cadre de vie privilégié qui conduit certains Japonais à s’y installer.
Sur l’île de Fukue, au détour d’un virage, la magnifique plage de Takahama dévoile ses courbes de sable blanc et ses eaux aux mille nuances de bleus. En plein mois de juillet, il n’y a quasiment personne. Pour le plus grand bonheur de Juri, 23 ans. Originaire de Chiba, près de Tokyo, cette jeune femme s’est installée ici il y a quelques mois. Tous les jours en sortant du travail, elle vient piquer une tête.
« J’adore les îles Gotô car c’est encore préservé du tourisme de masse. On a la plage pour nous tous seuls ! », s’amuse-t-elle entre deux plongeons. « Pour quelqu’un qui vit à Tokyo, c’est assez loin. Il faut prendre deux avions ou un avion et un bateau. Cela demande du temps et de l’argent », explique-t-elle. « Mais de plus en plus, on voit des reportages à la télé et elles commencent à être connues des Japonais ».
En 2025, les îles Gotô ont accueilli environ 200 000 visiteurs, en grande majorité japonais. Même s’ils ne représentent qu’une petite part du total, les voyageurs étrangers qui osent s’aventurer sur ces terres reculées sont de plus en plus nombreux. Fortes de leur patrimoine culturel et naturel, les îles Gotô veulent séduire de plus en plus d’Européens. En attendant, Juri peut continuer à profiter de ses petites baignades à Takahama après le travail. Par cette chaleur, elle l’a bien mérité. ●
Accès : Comment se rendre sur les îles Goto ?
Les îles Goto sont situées à l’extrême sud-ouest du Japon, dans la mer de Chine orientale, à une centaine de kilomètres au large de Nagasaki et de l’île de Kyushu. Le seul aéroport est sur l’île de Fukue, la plus grande et la plus méridionale de l’archipel. Compter 30 minutes de vol depuis Nagasaki ou 40 minutes depuis Fukuoka. Depuis Nagasaki, il est également possible de rejoindre Fukue en ferry (3h) ou en hydroglisseur (1h30) avec la compagnie Kyushu Syosen.