Pourquoi pensez-vous que les JO étaient si importants pour le Premier ministre ?
J. K. : Parce qu’il les considère comme le couronnement de sa carrière de chef du gouvernement. Il est clair qu’un type qui se déguise en Super Mario [lors de la cérémonie de clôture des JO de Rio en 2016, il avait revêtu le costume du célèbre personnage de jeu vidéo] est prêt à tout pour laisser une quelconque trace de son passage au pouvoir. Voyez-vous, il est à la tête du pays, depuis 2012 [record de longévité dans l’histoire de l’Archipel], et il n’a pourtant pas de quoi se vanter. Sa politique économique baptisée Abenomics n’a pas porté les fruits escomptés, surtout après la nouvelle augmentation de la taxe sur la consommation de l’année dernière. Jusqu’à ce moment-là, l’économie japonaise s’était bien portée parce que la croissance mondiale était au rendez-vous. Le facteur économique est aussi important quand on évoque le dossier olympique. Selon certaines estimations, le Japon a investi jusqu’à 28 milliards de dollars pour l’organisation de cet événement. Les intérêts sont donc considérables, ce qui explique pourquoi il tablait sur sa tenue. Le Keidanren, la principale organisation patronale, voulait aussi organiser les Jeux olympiques parce qu’il pensait que les JO donneraient un coup de fouet à l’économie. Pour lui, le scénario d’une annulation liée à la Covid-19 ferait entrer le pays déjà affaibli dans une profonde récession. Si vous regardez le site Internet du Keidanren, on pouvait encore y lire, le 25 mars, date de l’annonce du report des Jeux olympiques à l’été 2021, que : “nous sommes en mesure d’identifier les foyers d’infection et contenir l’épidémie”.
Sur le plan diplomatique, il espérait pouvoir avoir une rencontre au sommet avec le président chinois Xi Jinping en avril. S’il avait pris des mesures drastiques pour contenir l’épidémie en imposant, par exemple, une interdiction totale de voyager depuis la Chine, cela aurait pu contrarier son interlocuteur qui a finalement annulé sa visite. Je pense que ce rendez-vous chino-japonais attendu depuis longtemps constitue une autre raison pour laquelle il a minimisé le risque lié à la Covid-19.
La manière dont les autorités ont abordé le sujet des tests a également été critiquée.
J. K. : Le gouvernement a justifié le faible nombre de tests par sa volonté de se concentrer sur les foyers de contamination. Mais quand on arrive à une situation où l’on peut tracer moins de la moitié des voies de transmission, cela signifie que cette méthode ne fonctionne pas. Et si vous ne testez pas suffisamment de personnes, vous ne pouvez pas connaître l’ampleur réelle du problème. Alors, que faire ? Lorsque vous avez compris que cela peut être grave, vous devez mobiliser tous les moyens nécessaires pour être prêt à affronter le problème, au cas où. Mais ce n’est évidemment pas ce qui s’est passé. Depuis le début du mois d’avril, l’Association médicale japonaise affirme que le système de santé est au bord de la rupture. Cela ne correspond pas vraiment au Japon auquel nous pensons habituellement – bien préparé, avec une attention méticuleuse aux détails. Comment ont-ils pu être pris au dépourvu à ce point ? Certes, tous les pays industrialisés connaissent des problèmes de pénurie, mais le Japon a eu pas mal de temps pour se préparer. Au lieu de cela, il manque d’installations adéquates, la capacité en lits de réanimation est limite. Il ne dispose que de la moitié des lits de l’Espagne et d’un septième de ceux des Etats-Unis. A Ôsaka, les autorités locales mendiaient des blouses chirurgicales alors qu’on y recensait seulement 900 cas. Bien sûr, les différentes préfectures et les hôpitaux auraient dû agir plus rapidement. Mais si le patron dit “Eh bien, ce n’est pas grave”, tout le monde a tendance à se laisser aller. Après tout, il doit savoir de quoi il parle. Je pense donc que cette attitude désinvolte a été un dangereux message aux fonctionnaires et aux responsables du pays.
