L'heure au Japon

Parution dans le n°155 (janvier-février 2026)

Akio Fujimoto Les Fleurs du manguier
Shafi et Somira entament un voyage périlleux à la recherche de leur famille installée en Malaisie. / E.x.N K.K.

Fujimoto Akio a su trouver le bon ton pour aborder le destin tragique des Rohingyas.

Prix spécial du jury au 82e Mostra de Venise où il a été présenté en première mondiale, Lost Land (Harà Watan) de Fujimoto Akio n’est pas un film japonais comme les autres dans la mesure où il ne parle pas du Japon et que, dans sa forme, il ressemble davantage à un documentaire qu’à une fiction. En effet, il s’intéresse au sort des Rohingyas, ce groupe ethnique originaire de l’ouest du Myanmar majoritairement musulman et persécuté par le pouvoir en place qui les a dépourvus de tout statut juridique, à travers le voyage entrepris par deux enfants à destination de la Malaisie pour retrouver leur famille. “Lorsqu’on traite d’un sujet comme celui des Rohingyas, la sécurité des acteurs est primordiale. En termes de sécurité, le documentaire présente trop de risques. Ce n’était pas une question de principe, mais avant tout une question de sécurité”, explique le réalisateur pour justifier le format.

Projetée en première japonaise lors du Festival international du film de Tôkyô qui s’est déroulé du 27 octobre au 7 novembre dernier, cette coproduction internationale suit le périple tumultueux et dangereux de Shafi, un enfant de 4 ans, et de sa sœur Somira, 9 ans, qui partent avec un groupe de réfugiés pour rejoindre des membres de leur famille vivant en Malaisie. Ils passent d’abord plusieurs jours à bord d’un bateau de passeurs surpeuplé. Une traversée qui s’achève dans la confusion et les sépare du groupe principal. À partir de là, ils vont devoir principalement compter sur leur détermination et la bonne volonté de personnes rencontrées au hasard de leur déambulation pour s’en sortir. “Même si c’est une fiction, je voulais mettre en avant le réalisme, d’où le style un peu documentaire”, confie le jeune réalisateur déjà auteur de deux autres films qui ont eux aussi toujours eu une saveur documentaire.

Le thème des Rohingyas s’est imposé à lui après avoir passé plusieurs années au Myanmar où il a notamment tourné son premier long-métrage Passage of Life (2017) récompensé par deux prix au Festival de Tôkyô dans la section Asian Future. “Je me suis dit qu’il n’était pas bon, en tant que cinéaste, d’ignorer ce problème. C’est pourquoi, lorsque j’ai réfléchi au sujet de mon troisième film, j’ai décidé que je voulais faire entendre la voix des Rohingyas”, ajoute-t-il. Si le sujet en lui-même est déjà difficile, le fait d’avoir choisi de l’aborder à travers le regard d’enfants a apporté une complication supplémentaire. “En choisissant des enfants, j’avais aussi le souhait que les spectateurs, en voyant le film, aient envie d’agir pour construire un avenir meilleur. Le film est un peu dur, voire tragique, mais je pense que ce sont ces enfants qui construiront l’avenir, et je voulais que les spectateurs s’identifient à eux”, raconte Fujimoto Akio. “Dans le scénario, ils avaient environ 14 ans. Mais j’ai rencontré deux vrais frères et sœurs, et j’ai réécrit tout le scénario. Je les ai trouvés formidables, alors j’ai rajeuni les personnages”. Impossible de ne pas tomber sous le charme de ces deux enfants qui bravent les difficultés avec une innocence mêlée de réalisme qui ne manque pas de désarçonner le spectateur tranquillement installé dans son fauteuil. C’est toute la force de ce film qui atteint son objectif sans tomber dans le larmoyant.

Gabriel Bernard

Référence
Les Fleurs du manguier (Lost Land / Harà Watan) de Fujimoto Akio, avec Shomira Rias, Uddin Muhammad et Shofik Rias Uddin. Couleurs. 99 minutes. 2025. Au cinéma, le 25 mars 2026.

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