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    Accueil » Actu » La quête d’identité du Boys’Love dans les mangas
    Culture

    La quête d’identité du Boys’Love dans les mangas

    Par Deborah Winterstein22/06/2026
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    Parution dans le n°158

    Le Boys’ Love explore relations complexes et identités : un laboratoire intime au-delà des clichés. Décryptage.

    Il suffit parfois d’un regard qui se détourne, d’une main qui hésite, d’un silence un peu trop long. Le Boys’ Love (BL) naît précisément dans cet espace fragile, entre ce qui ne se dit pas encore et ce qui commence à se sentir. Né du shōjo des années 1970, dans le sillage d’auteures qui renouvellent profondément le regard porté sur les corps et les affects, il s’est imposé comme un genre à part, inventant une exploration sensible de l’intime masculin. Aujourd’hui, il ne se réduit plus à un segment discret des rayons manga : il irrigue l’animation, les dramas, les webtoons, les plateformes de streaming, et touche un public de plus en plus diversifié, au Japon comme à l’international.


    Sasaki to Miyano, de Harusono Sho et Syou

    Une sensibilité construite dans le temps

    Les origines du BL sont souvent situées au début des années 1970, autour de ce qu’on appelle au Japon le « Groupe de l’An 24 », une génération d’auteures qui révolutionnent le shōjo. Hagio Moto et Takemiya Keiko y occupent une place centrale : leurs récits, publiés au milieu des années 1970, mettent au premier plan des garçons aux émotions intenses, pris dans des relations ambivalentes et mélancoliques. Ce que l’on appellera plus tard shōnen-ai ouvre un terrain narratif inédit : un imaginaire centré sur des liens masculins à forte charge émotionnelle, dessinés par des femmes pour des lectrices.

    À la fin des années 1970, la revue June est souvent présentée comme l’un des premiers magazines à se consacrer spécifiquement à ces récits de relations entre garçons, contribuant à isoler le champ qui deviendra le BL commercial. Dans les années 1980-1990, le terme Boys’ Love se stabilise ; des labels spécialisés et des magazines comme Be×Boy structurent alors un secteur identifié avec ses codes graphiques, ses conventions d’édition, ses auteures reconnues et ses lectorats fidèles. Parallèlement, les communautés de fujoshi – littéralement « filles pourries », terme d’abord péjoratif puis réapproprié – se consolident : elles achètent les magazines, produisent des dōjinshi, participent aux conventions et construisent des réseaux d’échange.

    Une revue de littérature scientifique sur le BL publiée en 2017 souligne que la plupart des études identifient une base majoritairement féminine, même si les orientations et les identités de ces lectrices sont variées. En Hongrie par exemple, 91 % des fans interrogées dans une enquête académique sont des femmes, et 66 % d’entre elles se définissent comme hétérosexuelles. Au Japon, un sondage relayé en 2019 estime qu’environ 30 % des fans de BL seraient des hommes. Ces chiffres à manier avec prudence rappellent que le BL ne se résume plus à un face- à-face auteures féminines/lectrices féminines, mais attire également des lecteurs masculins, gays, bi ou hétérosexuels.

    Depuis les années 2000, le BL déborde largement du cadre du manga relié. Les adaptations animées se multiplient avant l’arrivée des dramas japonais, coréens et thaïlandais qui font entrer le BL dans l’ère du streaming et des fandoms transnationaux. Des séries comme Given, sérialisé à partir de 2014 et adapté en anime en 2019, jouent un rôle important dans cette visibilité : en associant musique, relation et deuil, elles deviennent des portes d’entrée pour un public plus large que les seuls lecteurs de magazines spécialisés.


    Given, de Kizu Natsuki

    Un laboratoire des relations contemporaines

    L’évolution du BL est étroitement liée à celle du marché du manga et de la lecture numérique. Les études de marché indiquent que le segment digital du manga devrait représenter plus de 70 % du marché mondial à l’horizon 2030, porté par la lecture sur smartphone, les applications de manga et la progression rapide des webtoons. Au Japon, la part du numérique dépasse déjà les deux tiers du marché, ce qui change en profondeur la façon dont on lit, suit et commente une série.

    Le BL profite pleinement de cette mutation. Là où, dans les années 1990, il fallait fréquenter des librairies spécialisées ou des conventions, de nombreux titres sont aujourd’hui accessibles sur des applications. La logique du chapitre court, du cliffhanger émotionnel et du défilement vertical, correspond bien à des récits qui progressent par microdécalages affectifs et petites variations dans le quotidien des personnages. Cette dynamique est amplifiée par les webtoons coréens, dont plusieurs
    ont été adaptés en dramas BL à succès. Semantic Error ou Cherry Blossoms After Winter, d’abord publiés en ligne, ont ainsi été déclinés en séries télévisées largement vues sur des plateformes asiatiques puis internationales.

    De son côté, le service de streaming GagaOOLala, centré sur les fictions LGBTQ+, annonce avoir dépassé les cinq millions de membres en 2025 et signale une nouvelle hausse de popularité des dramas BL et GL par rapport à l’année précédente. Le BL s’inscrit ainsi dans un paysage où la série devient un format privilégié pour suivre des relations au long cours, que ce soit en manga, en anime ou en prises de vues réelles.

    Reste ce que ces récits racontent concrètement. Dans Given, la musique sert de médiation entre solitude et lien. Le personnage de Mafuyu progresse avec son deuil comme avec une mélodie intérieure ; la relation se construit dans les répétitions, la pratique collective, les concerts, plutôt que dans une grande scène de confession. Sasaki to Miyano adopte un autre registre : celui du quotidien lycéen. Recommandations de manga, conversations banales, petites maladresses adolescentes composent une trame où les sentiments apparaissent par touches successives. Le récit capte ce moment où l’on commence à nommer ce que l’on ressent, sans être sûr de la case dans laquelle se ranger.

    D’autres œuvres, plus adultes, explorent les zones de friction entre désir, dépendance et pouvoir, en faisant de la relation un espace à la fois protecteur et dangereux. Sans se présenter comme des études
    de cas psychologiques, ces récits donnent une forme narrative à des expériences limites : jalousie, obsession, difficulté à poser des frontières. Pour une partie de ses lecteurs et lectrices, le BL fonctionne ainsi comme un miroir indirect de questions contemporaines : comment exprimer ses émotions, comment se situer par rapport aux attentes de genre, comment expérimenter d’autres scénarios relationnels que ceux proposés par la romance hétérosexuelle plus standardisée.

    Plutôt que de délivrer un message unique, le Boys’ Love met en circulation des formes d’intimité que chacun s’approprie à sa manière, entre identification, projection et plaisir de suivre la construction sensible d’un lien. C’est sans doute là que se joue sa force : dans sa capacité à transformer de petites scènes – un regard, un geste, une chanson répétée – en autant de situations où les lecteurs peuvent tester, à distance, ce que signifie aujourd’hui entrer en relation avec quelqu’un. ●


    Cherry Blossoms After Winter, de Bamwoo

    À lire
    Given, de Kizu Natsuki, neuf volumes disponibles chez Taifu Comics
    Sasaki to Miyano, de Harusono Sho et Syou, dix volumes disponibles chez Akata

    Manga 158

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