
Plébiscité par les Japonais, l’écrivain, originaire de Tsuruoka, mériterait d’être traduit en France.
Dans la littérature japonaise traduite en France, lorsqu’il est question de romans évoquant l’univers des samouraïs, l’auteur qui vient immédiatement à l’esprit est Yoshikawa Eiji dont l’œuvre majeure La Pierre et le sabre reste encore la référence. Les amateurs les plus avertis citeront probablement Shiba Ryôtarô dont trois titres ont été publiés au début des années 2010. S’il ne fait aucun doute que ces deux auteurs méritent de figurer dans les rayons des librairies et des bibliothèques françaises, il en est un qui est passé sous les radars des éditeurs hexagonaux et c’est tout à fait regrettable. Il s’agit de Fujisawa Shûhei. Récompensé par plusieurs prix littéraires, dont le fameux prix Naoki en 1973, il a laissé derrière lui une œuvre impressionnante tant par le nombre de ses écrits que par leur qualité intrinsèque et leur valeur documentaire. Lorsqu’on plonge dans ses romans, on saisit le travail de cet auteur prolifique dont la passion transpire dans chacun de ses récits. “Je pense que l’intérêt de l’histoire réside dans le fait qu’elle est incompréhensible. Au fur et à mesure que l’on avance dans ses recherches, les détails se précisent peu à peu, et lorsque l’époque, la géographie et les personnages apparaissent, il est vrai que l’on ressent une sorte d’excitation agréable. Mais cet intérêt n’égale pas le frisson que l’on ressent face à l’immensité de l’histoire, à son caractère obscur, à sa réalité tangible. Ce qui me pousse à écrire des romans historiques, c’est sans aucun doute mon imagination face à ces éléments incertains, mais qui existent bel et bien”, a-t-il un jour écrit à propos de son enthousiasme à noircir des pages qui entraînent le lecteur dans la vie quotidienne du Japon pendant l’époque Edo (1603-1868).
L’engouement continu pour l’œuvre de cet écrivain décédé en 1997 à l’âge de 69 ans s’explique par le caractère universel des situations et des personnages qu’il décrit, ainsi que par son attachement à sa région natale, la préfecture de Yamagata. “Bien qu’il ait écrit sur une période ancienne, mon père disait souvent que les gens de l’époque Edo et ceux d’aujourd’hui ne sont pas si différents. Quel que soit le roman qu’ils lisent, les lecteurs y trouvent forcément des points communs avec eux-mêmes, des similitudes qui leur permettent de s’identifier”, confirme sa fille Endô Nobuko engagée dans la préservation de son œuvre et sa mise en valeur notamment au musée Fujisawa Shûhei située à Tsuruoka, sa ville natale. Inauguré en 2010, il a à la fois pour vocation d’entretenir l’intérêt pour le romancier et de mettre en perspective son travail par le biais d’expositions temporaires grâce auxquelles les visiteurs peuvent appréhender l’incroyable diversité et profondeur de ses récits. Situé dans le parc de Tsuruoka, là où s’élevait le château de Tsuruoka aujourd’hui disparu, le musée présente à la fois le travail littéraire de l’écrivain et sa région natale dont il s’est servi comme décor dans l’ensemble de son œuvre. Bien qu’il ait vécu une grande partie de son temps à Tôkyô après une courte carrière d’enseignant dans le collège de Yutagawa, dans la préfecture de Yamagata, arrêtée pour cause de tuberculose, Fujisawa Shûhei a toujours entretenu une passion pour cette partie du Japon qu’il a su si bien mettre en évidence dans ses romans.

Pour ce faire, il a imaginé un domaine qu’il a nommé Unasaka plutôt que de choisir parmi les nombreux domaines ayant existé dans la région du Tôhoku, le nord-est de l’archipel. La raison en est simple, le romancier ne cherchait pas à s’appesantir sur l’histoire d’un fief en particulier, mais voulait plutôt évoquer le quotidien de la population qui vivait à cette époque. C’est pourquoi les paysages décrits dans les romans, avec les montagnes et la mer environnantes, la rivière qui traverse la ville et les rues, se confondent avec ceux du domaine de Shônai qui contrôlait la ville fortifiée de Tsuruoka d’où il est originaire. Sa connaissance de la géographie locale l’a beaucoup aidé dans sa démarche créative. Il a ainsi raconté qu’il a pris l’Uchigawa, la rivière qui coule à Tsuruoka, comme modèle pour décrire la rivière Goken que l’on retrouve dans plusieurs de ses récits. Au-delà des paysages, il s’est aussi inspiré du terroir local pour décrire les habitudes culinaires de ses personnages, créant ainsi une proximité encore plus grande avec leur quotidien.

Les œuvres de Fujisawa Shûhei ont souvent pour thème des situations banales qui peuvent arriver à tout le monde, telles que les problèmes familiaux, les événements au travail ou au sein d’une organisation, l’amour ou la jeunesse. Même si l’époque est différente, elles ont des points communs avec la vie moderne, et les lecteurs se sentent proches de ces œuvres. À cela s’ajoutent les descriptions psychologiques minutieuses, telles que les subtilités des sentiments humains et les joies et les peines. Celles-ci sont remarquablement développées, et au fur et à mesure que le lecteur avance dans la lecture de ses romans, celui-ci se laisse emporter par le rythme tranquille qui le transporte bien sûr dans le passé, mais avec le sentiment que ce qui arrive aux personnages est proche de sa propre existence. Endô Nobuko estime que “l’universalité des sujets abordés dans les romans de mon père a permis de créer une connexion forte et durable avec les lecteurs”. Le romancier n’a jamais recherché la flamboyance que ce soit dans ses récits ou même dans sa propre vie. “Même après être devenu célèbre, mon père a tenu à mener une vie normale, sans se faire remarquer ni faire de choses extravagantes”, poursuit sa fille. C’est probablement pour cette raison qu’il a séduit Yamada Yôji (voir Zoom Japon n°49, avril 2015). Célèbre pour ses films qui s’intéressent au quotidien des petites gens, ce dernier a été le premier à adapter son œuvre au cinéma à travers une trilogie – Le Samouraï du crépuscule (Tasogare seibei, 2002), La Servante et le samouraï (Kakushiken oni no tsume, 2004) et Bushi no ichibun (Love and Honor, 2006) – qui a contribué à accentuer la renommée de Fujisawa Shûhei. En quête de réalisme et de vérité historique, le réalisateur trouve dans ses romans la matière première idéale. “Je voulais réaliser une œuvre qui montrerait comment les samouraïs vivaient, mangeaient, parlaient et ressentaient des émotions”, se souvient Yamada Yôji qui a aussi filmé les extérieurs de ses films dans la région natale de Fujisawa Shûhei. Leur succès a donné un coup de fouet au tourisme local.

Une fois accomplie la visite du musée consacré à l’écrivain, une promenade dans la ville de Tsuruoka offre la possibilité de plonger dans l’atmosphère décrite par le romancier, avant de sortir de la cité pour contempler la campagne environnante qu’il a su si bien mettre en valeur dans ses romans. “Si, pendant mon enfance, je n’avais pas eu l’occasion de découvrir la nature par moi-même, je ne pense pas que j’aurais pu écrire une seule ligne la décrivant correctement”, a-t-il un jour écrit. Dès lors, on peut se demander pourquoi Fujisawa Shûhei reste aujourd’hui quasi-inconnu dans nos contrées. L’année dernière, l’éditeur britannique Honford Star a publié la traduction anglaise de Semishigure [Averse de cigales], œuvre représentative parue initialement en 1988. On pourrait espérer qu’un éditeur français éclairé s’y intéresse et décide, après lecture, d’en proposer une adaptation française. Il y a fort à parier que celui-ci sera au rendez-vous et qu’il plébiscitera, comme les Japonais, l’un des grands maîtres du roman historique au Japon.
Odaira Namihei

