
Son sujet, bien sûr, est le créateur principalement connu comme le père de Doraemon, le robot-chat bleu venu du futur dont l’inépuisable poche à quatre dimensions fait surgir depuis des générations toutes sortes de gadgets improbables pour le plus grand bonheur des enfants japonais. Mais le musée n’est pas simplement un sanctuaire dédié à l’un des personnages de manga les plus célèbres du Japon. Il cherche aussi à nous faire pénétrer dans l’univers imaginaire de l’homme qui l’a créé. Et cet univers est, avant tout, placé sous le signe du jeu, nous explique Michiba Eriko, la responsable de la communication au musée.
« L’aspect de FUJIKO F FUJIO que le musée souhaite le plus transmettre, c’est son goût du jeu et de l’amusement », explique-t-elle tandis que nous parcourons les galeries. « Cette volonté de poursuivre ce qui est intéressant et divertissant traverse toute son œuvre, et le musée essaie de préserver le même esprit. Des petites surprises et des détails cachés sont disséminés un peu partout dans le bâtiment, attendant simplement d’être découverts. »
Le musée accueille environ 380 000 à 400 000 visiteurs par an. Fait peutêtre surprenant, près de 70 % d’entre eux sont des adultes. Les familles sont omniprésentes, et l’on voit souvent trois générations visiter ensemble : grands-parents, parents et enfants. Cela paraît assez logique. Doraemon existe depuis suffisamment longtemps pour que les enfants qui ont grandi avec lui aient eux-mêmes eu des enfants et les amènent aujourd’hui à sa rencontre. Mais le musée rappelle aussi une chose que l’on oublie facilement : FUJIKO F FUJIO a créé bien plus qu’un seul chat bleu.

« Ses histoires évoluaient en fonction de l’âge de ses lecteurs. Pour les plus jeunes, les cases étaient plus grandes, les couleurs davantage mises en avant, et les récits plus simples. À mesure que les lecteurs grandissaient, les histoires mûrissaient également : davantage de cases, des intrigues plus complexes et des sujets allant de la romance aux questions de société. ». Cette approche répondait en partie à la culture extrêmement spécialisée du manga au Japon, où les publications ont traditionnellement été conçues pour des catégories d’âge et des lectorats bien précis. « Cela constituait pour FUJIKO F FUJIO une véritable force motrice qui le poussait à continuer sans cesse à créer de nouvelles choses. Chaque mois, il dessinait un nouveau manga et imaginait une nouvelle histoire. Dans le cas de Doraemon, il créait en plus de nouveaux gadgets secrets. »

Certaines planches originales sont exposées dans des couleurs éclatantes, alors même qu’elles ont souvent été reproduites en noir et blanc dans les éditions reliées. Plus étonnant encore, FUJIKO F FUJIO obtenait ces couleurs sans recourir à un matériel artistique particulièrement sophistiqué. Ses oeuvres étaient peintes avec le même type d’aquarelle que celle utilisée par les enfants. Les originaux possèdent également une présence matérielle qu’aucun écran ne peut reproduire. Lorsqu’une œuvre est imprimée dans un livre, les pages sont réduites. Mais ici, face aux manuscrits, les visiteurs peuvent découvrir le travail à son échelle réelle et ressentir pleinement sa vitalité, la présence de l’artiste ainsi que la force des originaux.
Le musée conserve environ cinquante mille pièces, Doraemon représentant naturellement la part la plus importante de cette collection. Cependant, voir les visiteurs découvrir des personnages qu’ils ne connaissaient pas jusque-là et s’y attacher peu à peu est précisément l’un des spectacles les plus précieux que l’on puisse observer en ce lieu.
L’homme qui se cache derrière les personnages occupe une place tout aussi importante. Une section présente FUJIKO F FUJIO dans son intimité familiale : un homme qui aimait fabriquer des objets avec ses enfants et même créer des livres avec eux. On découvre également ici que, malgré son emploi du temps chargé, il faisait la lecture à voix haute à ses filles tous les dimanches. Il s’agit d’une des parties les plus intimes du musée, permettant aux visiteurs d’entrevoir le père et l’homme de famille derrière le mangaka.

Au cœur du musée se trouve son bureau, avec ses étagères de livres montant jusqu’au plafond. À en croire les explications du musée, ce fut l’un des tout premiers éléments décidés lors de sa conception et, d’une certaine manière, il en est devenu le cœur.
Vient ensuite Minna no Hiroba, la « Place pour tous », où la consigne semble être : assez regardé, maintenant amusez-vous et lisez. Les visiteurs peuvent s’installer où ils le souhaitent et se plonger dans l’œuvre de FUJIKO F FUJIO. Le musée ne veut pas que les visiteurs se contentent d’observer les objets exposés, son objectif premier est de les inciter à entrer véritablement en contact avec les œuvres elles-mêmes.
C’est peut-être là tout le secret du lieu. Il ne demande pas aux visiteurs de rester respectueusement à distance de mangas conservés sous verre. Il les invite au contraire à s’en approcher.
Nous atteignons enfin le jardin sur le toit (Rooftop Playground), sans doute l’un des espaces les plus surprenants du musée. Bien qu’il se trouve au sommet du bâtiment, l’ensemble de la zone est recouvert de gazon, ce qui lui confère une atmosphère très différente de celle que l’on pourrait attendre d’un toit-terrasse. En parcourant le jardin, nous découvrons notamment une Porte « va partout » grandeur nature, ainsi que d’autres sculptures, parmi lesquelles le dinosaure qui apparaît dans le tout premier long manga anime Doraemon.

Alors que nous revenons sur nos pas, une évidence s’impose : le musée ne se contente pas de raconter FUJIKO F FUJIO, il cherche à prolonger son univers. Un lieu où l’on passe presque naturellement du réel à l’imaginaire
Une transition qui, à bien y réfléchir, aurait parfaitement sa place dans
une histoire de FUJIKO F FUJIO.
- À neuf minutes en navette (payante) depuis la gare de Noborito, desservie par la ligne Odakyū et la ligne JR Nambu depuis le centre de Tôkyô.
- Le musée est ouvert de 10h à 18h. Fermeture le mardi. Site et accès
Gianni Simone