
Depuis 500 ans, les habitants du petit village proche de Tsuruoka interprètent des pièces de théâtre nô lors de fêtes locales.
La plaine de Shônai, au bord de la mer du Japon, est l’un des plus beaux endroits de la préfecture de Yamagata. Bordées des majestueux monts Gassan, Haguro et Yudono, les trois monts sacrés de Dewa où s’établirent des confréries d’ermites des montagnes (yamabushi, voir Zoom Japon n° 29, avril 2013), ses terres fertiles sont propices à la culture du riz et des arbres fruitiers. Aux abords de la ville de Tsuruoka se trouve Kurokawa, un modeste village, semblable à tant d’autres, qui entretient depuis cinq siècles une tradition rurale d’un grand raffinement. Le nô, l’une des formes du théâtre classique japonais, transmis à Kurokawa a la particularité d’être interprété, non pas par des acteurs professionnels, mais par les habitants du village, tous fidèles du sanctuaire shintoïste Kasuga qui aurait été fondé au début de la période Heian (794-1185).
On ne sait pas exactement comment le nô, la forme la plus épurée du théâtre japonais, est arrivé dans ce village reculé du nord du Japon. Une théorie veut que le prince Ogawa, troisième fils de l’empereur Gokomatsu (1377-1433), ait séjourné dans la région et ait fait découvrir à la population locale le sarugaku, littéralement musique de singe, une forme de théâtre, populaire entre les XIe et XIVe siècles, dont le nô est originaire. Le daimyô, seigneur de la province, ayant initialement encouragé la pratique du nô, ses successeurs, séduits par cet art de l’aristocratie, lui ont apporté leur soutien et ont imposé à leurs sujets de l’intégrer à leurs célébrations ancestrales. Ainsi, depuis 500 ans, les traditions du nô de Kurokawa sont transmises de génération en génération et préservées par la population locale.
Un spectacle de nô nécessite des acteurs et des musiciens hautement qualifiés, il y a environ 150 acteurs de tous âges dans le village de Kurokawa qui n’ont rien à envier aux professionnels quant à la qualité de leurs performances. Mais ce qui différencie surtout le nô de Kurokawa des représentations auxquelles on peut assister au Théâtre National de Nô de Tôkyô par exemple, c’est le caractère sacré que revêt le spectacle. Ses représentations sont précédées de rites de purification et de pratiques d’abstinence. Afin de pouvoir entrer en scène, les acteurs se privent pendant un mois de viande, de poisson et de contact intime avec les femmes. La période d’abstinence durait autrefois six mois. Endo Teikichi, qui est à la fois le grand prêtre du sanctuaire de Kasuga, dans lequel est installée la scène, et l’un des chanteurs des représentations de nô, personnifie bien la symbiose entre l’art du nô et la pratique shintoïste. Début novembre c’est à l’occasion de Nîname-sai, la cérémonie d’offrande aux divinités du riz récemment récolté, que des pièces de nô sont offertes.
Certains des éléments stylistiques du nô de Kurokawa sont similaires à ceux des cinq écoles de nô classiques (Kanze, Hôshô, Kinshun, Kongô et Kita), mais il n’appartient à aucune d’entre elles et ses expressions, ses mouvements et la manière de fixer les masques sont uniques. Ces variations seraient plus fidèles à l’enseignement de Zeami, le théoricien du nô (1363-1444) et l’auteur de la moitié des pièces. Le nô de Kurokawa est celui que l’on pratiquait à l’époque Edo (1603-1868), du XVIIe au milieu du XIXe siècle, avant que l’on cultive son esthétique au détriment de son caractère d’offrande aux dieux. La réputation de qualité du nô de Kurokawa attire des passionnés d’art dramatique qui viennent de Tôkyô ou d’Ôsaka assister aux quatre représentations de l’année, la plus importante étant le festival d’Ôgi qui a lieu chaque année début février pour célébrer la nouvelle année lunaire et prier pour une récolte abondante.

Le sanctuaire Kasuga, bâtisse austère en bois sombre construite sur les hauteurs du village, abrite une vaste scène décorée de pins et du blason familial du clan Mutô, protecteur du sanctuaire et de son théâtre de nô, qui régnait autrefois sur la région de Shônai. Les murs sont couverts d’imposants portraits d’anciens acteurs, maîtres de nô, de kyôgen, la forme comique du théâtre japonais traditionnel, ou de musique, qui se sont succédés depuis la fin de l’ère Meiji (1868-1912) à des postes de responsabilité dans le sanctuaire. De part et d’autre de la scène, de modestes espaces permettent au public d’assister aux représentations. La cérémonie religieuse qui précède les pièces de nô se déroule, lentement et solennellement. Dans un ballet très formel et silencieux, les prêtres shintô, vêtus de soies bleues et de coiffes noires, présentent aux divinités du riz, mais aussi des fruits, des légumes, du poisson et du saké.

Les 150 acteurs, musiciens et chanteurs que compte le village de Kurokawa sont divisés en deux troupes, en fonction de la partie du village dans laquelle ils habitent, celle du haut, kami-za, et celle du bas, shimo-za, qui alternent les performances. Grâce aux contributions de mécènes, ils se transmettent leur pratique de père en fils, la foi dans les dieux shintoïstes étant transmise avec l’art du nô. Le gouvernement a désigné le nô de Kurokawa importante propriété culturelle immatérielle, ce qui ne l’empêche pas d’être confronté à des difficultés. La première étant, comme partout ailleurs au Japon, le rapide déclin de la population qui compromet le renouvellement des générations ; l’autre étant le désintérêt croissant du public pour les arts vivants traditionnels. Alors qu’il fallait autrefois patienter deux à trois ans pour espérer assister à une représentation du nô de Kurokawa, le public extérieur au village est aujourd’hui moins nombreux.

Pour les célébrations de Nîname, la troupe shimo-za présentait Tôboku, une œuvre de Zeami, la troupe kami-za, quant à elle, jouait la pièce Kiso Gansho, d’un auteur inconnu, ainsi que Chidori l’interlude de kyôgen qui sépare les deux pièces de nô. Même si le nô et le kyôgen se jouent sur la même scène, ce sont deux arts dramatiques distincts. Le kyôgen est joué la plupart du temps sans masque, c’est un théâtre au rythme rapide, sans mystère et généralement sans musique et sans chœur. Il utilise une langue courante, très différente du style littéraire du nô qui cultive les archaïsmes ; les pièces de kyôgen reflètent les habitudes et la vie des gens du commun dans de courtes pièces comiques. Ainsi, Chidori, présenté avec talent par la troupe kami-za, est l’histoire de deux compères dont l’un essaye vainement de dérober la barrique de saké (voir Zoom Japon n°84, octobre 2018) du second. Il provoque le rire et détend le spectateur entre deux actes de nô hautement stylisés et beaucoup plus sérieux. De plus, alors que le nô est marqué par la perfection des mouvements, le kyôgen est parfois désordonné car il a pour propos le divertissement. Dans Chidori, l’acteur principal enfourche un simple bâton de bambou pour mimer sa fuite à cheval.
Heishin Yoshimasa, l’acteur principal, “celui qui agit” (shite), de la seconde pièce de nô, est un employé de 40 ans qui travaille dans la ville de Tsuruoka. Comme l’avait fait son père, il pratique le nô depuis son enfance. S’il a pris l’habitude des rites d’abstinence, un mois avant de monter sur scène, c’est surtout trouver du temps libre pour les longues répétitions qui précèdent ses apparitions qui lui paraît difficile. “Je ne pense pas que le nô de Kurokawa risque de disparaître à cause du vieillissement de la population du village ou du désintérêt du public jeune, le risque principal est la baisse de la qualité des représentations, et c’est cela qui m’inquiète le plus”, dit-il. Lui-même père d’un jeune garçon, il semble cependant ne pas vouloir faire subir à son fils la pression dont il a fait l’objet afin que la tradition se perpétue. “S’il est intéressé par le nô, il y viendra ”, déclare-t-il, avant d’avouer qu’il n’a pas jugé bon de faire venir son fils le voir jouer en ce grand jour de fête.

Tous les acteurs étant dans la tradition des hommes, la nature d’un personnage est signifiée par son costume, très élaboré, et surtout par son masque, plus petit que la taille réelle du visage. Lorsqu’ils mettent le masque, les acteurs de nô quittent symboliquement leur personnalité propre pour interpréter les personnages qu’ils vont incarner. De plus, tous les personnages entrant sur scène, y compris les musiciens, sont dotés d’un éventail dont les motifs renseignent également sur la nature et l’humeur du personnage. La musique est produite au moyen de trois types de tambours de taille croissante, l’un porté à l’épaule, le second sur la hanche et le troisième joué avec des baguettes de cyprès, ainsi que d’une flûte de bambou à sept trous. Takoi Eiichi, 50 ans, est professeur de collège et chanteur sur la scène de Kurokawa. “Autrefois, la grande majorité des hommes du village étaient des agriculteurs, ils pouvaient donc aisément se plier au calendrier des rituels agraires, et donc des offrandes de nô. Le changement de métier des habitants du village, beaucoup travaillant désormais en ville, rend l’organisation des répétitions plus difficile”, dit-il.
Au lieu de narrer une intrigue compliquée, le théâtre nô se caractérise par l’économie de moyens du jeu de scène et la simplicité de la musique et des chants. Pour le visiteur étranger qui ne comprendrait pas le japonais, il est donc sans doute d’accès plus facile que le kyôgen ou le kabuki. Il suffit de se laisser charmer par son atmosphère, les somptueux costumes des acteurs et les voix graves des chanteurs pour saisir un peu de son mystère. Par ailleurs, la très grande lenteur des spectacles de nô rappelle que le rapport au temps des Japonais était bien différent avant l’industrialisation du pays, les représentations pour la fête d’Ôgi, début février, durent par exemple 24 heures. Endo Teikichi, qui est aussi le secrétaire général de l’association pour la préservation du nô de Kurokawa, explique que, pour faire face au déclin de la population, elle a dû réduire le nombre de pièces de nô présentées. Ils ont également songé faire appel à des acteurs à l’extérieur du village, mais n’ont pas encore dû recourir à cette extrémité.
À l’occasion de la fête (matsuri, voir Zoom Japon n°52, juillet-août 2015), des stands sont installés, dans l’enceinte même du sanctuaire. Ils vendent friandises et boissons chaudes, produits du terroir et jouets ; l’ambiance est détendue et bon enfant. Il semble cependant y avoir une sorte de frontière invisible, et difficile à franchir, entre deux mondes. Du fait de la fixation du répertoire du nô à la fin du XVIe siècle, le texte est en japonais médiéval, difficilement compréhensible pour les Japonais contemporains, le nô a de plus la réputation d’être figé dans une lointaine et inaccessible beauté. De jeunes garçons venus à la fête jettent des regards furtifs à travers la grande porte entrouverte du sanctuaire, d’où s’échappent les rythmes des tambours et les voix tremblantes des acteurs, ils observent brièvement la scène, comme s’ils s’apprêtaient à faire un saut de plusieurs siècles dans le passé, mais n’osent finalement pas entrer et retournent jouer aux jeux vidéo avec leurs copains.
Comme toute chose importante, la cérémonie est suivie par un banquet qui regroupe, dans un des bâtiments adjacents au sanctuaire, une vingtaine de personnes, prêtres shintoïstes, acteurs et musiciens principaux et mécènes du théâtre. La représentation terminée, les autres acteurs s’empressent de plier leurs costumes de scène et retournent à leur vie moderne. Il y a quelque chose d’irréel à voir un acteur, qui était il y a un instant à peine couvert de riches soieries et figé dans une posture inchangée depuis des siècles, sortir nonchalamment du sanctuaire et se diriger vers une camionnette, installée à deux pas de là, pour s’acheter une barquette de frites.
Mais comme le nô de Kurokawa est mis en scène à l’automne avant tout pour remercier les divinités pour la dernière récolte, si elles sont satisfaites du spectacle, elles offriront sans doute leur protection pour les mois à venir.
Eric Rechsteiner
