
Au Japon, le terme français « sommelier » a le vent en poupe. Il est même littéralement utilisé… à toutes les sauces !
Ceux qui ont voyagé au Japon ont sans doute remarqué l’usage parfois arbitraire de mots étrangers : conjugaisons plus qu’approximatives, termes français mêlés à l’anglais ou à d’autres langues, comme si les Japonais savouraient volontairement cette transgression linguistique…
Parmi ces exemples, on peut citer l’usage curieux de « sommelier ». D’abord employé dans son sens d’origine, le terme a connu ces dernières années une véritable expansion sémantique : utilisé désormais au sens de « conseiller », on entend aujourd’hui « sake sommelier », « shōchū sommelier », « coffee sommelier », « tea sommelier », jusqu’à « yasai sommelier » (spécialiste des légumes), « miso sommelier » (personne possédant une connaissance approfondie du miso) ou encore « herbe sommelier ». Certains vont même jusqu’à se présenter comme « onsen sommelier » (bains thermaux)…
Mais pourquoi un tel élargissement de sens, pour le moins improbable ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. Tout d’abord, face à l’émergence de nouveaux métiers consistant à prodiguer des conseils, on observe, même en France, des cas où l’on conserve le terme anglais « adviser », afin de distinguer des nuances par rapport à des mots comme « conseiller », « guide » ou « instructeur ». Au Japon, bien avant la généralisation de « sommelier », les mots « concierge » ou « coordinateur » avaient déjà été importés désignant à peu près la même réalité ; concierge dans les grands magasins, coordinateur en design d’intérieur, en arts de la table, ou encore en mode… Il semble donc exister une recherche constante de nouvelles appellations pour des professions liées au conseil, les mots français conservant auprès des Japonais une aura particulière.
On peut également supposer que ce phénomène s’inscrit dans la prédilection japonaise pour l’apprentissage. Les Japonais aiment accumuler les connaissances et progresser tout au long de leur vie. Mais il ne leur suffit pas d’apprendre : ils éprouvent souvent le besoin de faire valider leurs acquis, de passer des examens et d’obtenir des certifications. De fait, un véritable marché s’est développé pour répondre à cette soif d’apprendre. D’innombrables organismes organisent des examens et délivrent des certificats. Par exemple, « l’Association des légumes sommeliers » propose non seulement des épreuves, mais aussi des cours (payants) pour s’y préparer. Il en va de même pour les « sake sommeliers », les « sommeliers en huile d’olive » ou encore les « sommeliers de l’eau »…
À observer ce phénomène avec une pointe d’ironie, on pourrait presque croire que ces titres existent moins pour ouvrir l’accès à une profession que pour renforcer l’estime de soi de ceux qui les obtiennent. D’où, sans doute, cette prolifération de « sommelier de quelque chose », d’autant plus qu’au Japon, le sommelier bénéficie d’une image très positive : celle d’une personne érudite, discrète et toujours élégante dans son comportement. Il ne sera peut-être pas si lointain, à l’avenir, de voir apparaître des titres tels que « mayonnaise sommelier » ou « kombucha sommelier »… qui sait ? ●