Depuis 1970, l’amour des Japonais pour Doraemon, le célèbre robot-chat bleu, ne se dément pas. Mieux, cet amour est contagieux… Découverte.

Chaque printemps depuis 1980, avec une régularité comparable à celle de la floraison des cerisiers ou du début d’une nouvelle année scolaire, un nouveau film Doraemon arrive dans les salles japonaises. Cette année marque le quarante-sixième anniversaire de la série cinématographique avec la sortie de Doraemon et le château sous-marin, remake d’une des aventures les plus appréciées de la franchise. Rares sont les séries de films à avoir connu une telle longévité. Plus rares encore sont celles à être devenues un véritable rituel familial annuel, partagé par trois générations.
Même le gouvernement japonais a reconnu l’importance de Doraemon. Il disposait par exemple d’un espace spécialement consacré et est devenu l’un des présentateurs officiels du Pavillon du Japon lors de l’Ex- position universelle d’Ôsaka en 2025. Un choix révélateur. Si les héros d’action font volontiers les gros titres à l’international, Doraemon incarne quelque chose de plus doux : la gentillesse, la curiosité, l’humour et l’imagination du quotidien.
Un bienfaiteur venu du futur
Créé par FUJIKO F FUJIO, le célèbre robot-chat bleu est apparu pour la première fois en 1970 dans des magazines éducatifs destinés aux élèves de l’école primaire. Peu de personnages de fiction sont aussi immédiatement reconnaissables. Son corps bleu et rond, son visage blanc, son nez rouge et sa petite clochette sont devenus une véritable signature visuelle du Japon, aussi familière que le mont Fuji ou le Shinkansen. Le point de départ de l’histoire est d’une charmante simplicité. Envoyé depuis le XXIIe siècle, Doraemon arrive dans le présent afin d’améliorer le destin de Nobita Nobi, un garçon timide, paresseux et désespérément mauvais à l’école, dont les échecs menacent le bonheur de ses descendants sur plusieurs générations.
Contrairement à de nombreux super-héros, Doraemon ne possède ni force surhumaine ni courage exceptionnel. Il dispose en revanche d’une poche quadridimensionnelle apparemment sans fond, remplie de gadgets futuristes. Le Bambou-coptère, par exemple, est une petite hélice qui permet à celui qui la porte de voler librement dans les airs, tandis que la Dokodemo Door – la Porte « va partout » – est une porte rose qui s’ouvre sur n’importe quelle destination imaginable.
Il serait facile de ne voir dans ces gadgets que de fantasques inventions. Pourtant, ils expriment quelque chose de profondément japonais. Le pays qui a inventé le walkman, le cuiseur à riz, le train à grande vitesse ou encore le konbini a depuis longtemps fait de la technologie un moyen de rendre la vie quotidienne un peu plus facile.
Certains de ces gadgets se sont même révélés prophétiques. La « Pâte de konjac traductrice », un aliment japonais traditionnel magique permettant à celui qui le mange de comprendre toutes les langues, annonçait plusieurs décennies avant l’apparition des smartphones l’ère de la traduction automatique instantanée.
Doraemon ou le futur radieux
Doraemon est né à une époque où le Japon lui-même imaginait son avenir. Le pays vivait les dernières années de son miracle économique de l’après-guerre, les Jeux olympiques de Tôkyô avaient symbolisé aux yeux du monde son spectaculaire redressement et le Shinkansen avait révolutionné les déplacements à l’intérieur du pays. Électroménager, téléviseurs et voitures particulières transformaient le quotidien.

L’Exposition universelle d’Ôsaka de 1970 s’apprêtait quant à elle à célébrer un avenir façonné par la science et la technologie. L’optimisme était alors de mise : le monde de demain promettait d’être plus rapide, plus propre, plus riche et plus pratique que celui d’aujourd’hui. De ce point de vue, les gadgets de Doraemon nourrissaient l’appétit du public pour le futur. Mais, dans le même temps, FUJIKO F FUJIO s’intéressait moins à prédire l’avenir qu’à explorer des désirs universels : pouvoir voyager instantanément, comprendre les autres, devenir invisible ou, tout simplement, échapper à ses devoirs. Son imagination conserve aujourd’hui encore une étonnante fraîcheur, précisément parce qu’elle repose davantage sur la psychologie humaine que sur la technologie. Plus important encore, les histoires de Doraemon parlent de possibilités infinies, mais aussi de problèmes sans fin. Ces gadgets extraordinaires créent en effet presque systématiquement de nouvelles complications. La leçon est claire : la technologie peut être formidable, mais les faiblesses humaines persistent, quels que soient les progrès accomplis.
Cette ambiguïté morale distingue Doraemon de nombreux récits occidentaux destinés aux enfants. Nobita cherche continuellement des raccourcis. Un gadget lui permet d’éviter d’étudier, d’impressionner ses amis ou d’échapper à ses responsabilités. Les conséquences, inévitablement désastreuses, rappellent aux lecteurs qu’il n’existe aucune solution facile aux difficultés de l’existence. Le futur peut offrir des outils extraordinaires, mais il ne permet pas de transformer miraculeusement son caractère.
Un héros durable
FUJIKO F FUJIO était également un amoureux de la nature et des animaux. De manière significative, les thématiques environnementales ont pris une place croissante dans son œuvre au cours des années 1980 et 1990, reflétant la prise de conscience progressive de la société japonaise. Les forêts disparaissent, les océans sont menacés, les animaux disparus méritent d’être protégés, et l’exploitation technologique entraîne souvent des conséquences incalculables. Plutôt que de mettre en scène des méchants caricaturaux, ses histoires suggèrent fréquemment que ce sont davantage l’ignorance et la cupidité que le mal en lui-même qui menacent à la fois la nature et l’humanité. Cette dimension éthique explique en partie le respect inhabituel que Doraemon suscite également chez les adultes. Beaucoup de personnages destinés aux enfants finissent par être abandonnés avec l’âge. Doraemon, lui, accompagne les Japonais tout au long de leur vie.
Doraemon est apparu au cours de décennies marquées par une croissance économique exceptionnelle, à une époque où la technologie occupait une place toujours plus importante dans la vie quotidienne. Pourtant, ses histoires remettent constamment en question l’idée selon laquelle l’innovation suffirait, à elle seule, à rendre les gens heureux. La culture japonaise a toujours conservé une certaine défiance à l’égard de la facilité dépourvue d’effort. Après tout, le savoir-faire et la pratique continuent de compter. Le progrès personnel est censé résulter de la persévérance, et non d’une innovation miraculeuse.
Les enseignements de Doraemon
Doraemon nous enseigne également que tout gadget miraculeux recèle un potentiel de détournement. Le confort ne peut remplacer l’amitié ; le progrès ne peut faire disparaître la solitude ; et l’avenir, aussi éblouissant soit-il, continue de dépendre des relations humaines les plus ordinaires. Ce message paraît aujourd’hui étonnamment d’actualité. L’intelligence artificielle, la réalité virtuelle et la robotique ressemblent de plus en plus aux inventions futuristes qui semblaient autrefois relever de la pure fantaisie dans les filmsDoraemon. Les enfants d’aujourd’hui disposeront peut-être un jour de technologies plus extraordinaires encore que tout ce que FUJIKO F FUJIO avait pu imaginer. Pourtant, les difficultés auxquelles Nobita est confronté – procrastination, manque d’assurance, jalou- sie ou problèmes de confiance en soi – demeurent inchangées. Après quarante-cinq films, d’innombrables épisodes télévisés et plus d’un demi-siècle de publication, Doraemon continue d’occuper une place unique dans la culture japonaise. Il est à la fois nostalgique et contemporain, local et mondial, profondément japonais tout en étant universellement compréhensible.
Le succès durable des films laisse penser que le public revient encore et toujours vers Doraemon parce qu’il véhicule une idée rassurante : l’imperfection n’est pas synonyme d’échec. Nobita devient rarement plus intelligent, plus fort ou plus talentueux. Il apprend simplement, encore et encore, que la gentillesse et la persévérance comptent davantage qu’une réussite obtenue sans effort.
C’est peut-être là la plus grande invention de toute la franchise : non pas la Porte « va partout » ou le Bambou-coptère, mais une vision de l’enfance dans laquelle les faiblesses ordinaires méritent de la compassion plutôt que des moqueries, et celle d’un avenir où l’amitié, l’empathie et la curiosité ne se démodent jamais. ●