
Texte Florent Gorges Photos Jean-Yves Lamusset / bonsaiculture.fr
À la tête de Seikou-en, pépinière historique d’Ômiya, Yamada Kaori perpétue un patrimoine familial qui remonte à plus de 170 ans.
Au Japon, le bonsaï est aussi une affaire de transmission. Un arbre peut passer entre les mains de plusieurs générations, chacune poursuivant le patient travail de la précédente. À Ômiya, dans la préfecture de Saitama, ce principe prend une dimension toute particulière. Le célèbre village du bonsaï abrite six pépinières historiques, dont Seikou-en (清香園), fondée en 1853. Plus de cent soixante-dix ans après sa création, l’établissement familial continue d’accueillir amateurs, collectionneurs et apprentis venus du Japon et de l’étranger.
Depuis 2026, Yamada Kaori en représente officiellement la cinquième génération. Elle a succédé à son père, Yamada Tomio, maître de renommée internationale décédé cette même année. Cette nomi nation consacre toutefois une réalité déjà ancienne : Kaori dirigeait la pépinière depuis plusieurs années. Sa relation au bonsaï remonte à l’enfance, lorsque Seikou-en était à la fois son terrain de jeux et sa maison. Autour d’elle, son père entretenait ses arbres et formait des apprentis qui séjournaient sur place quelques semaines, plusieurs mois, parfois des années. Pourtant, la jeune fille n’imaginait pas forcément suivre ses traces. « En effet, quand j’étais petite, j’étais plutôt attirée par l’aviation. Je rêvais même de devenir hôtesse de l’air ! », nous révèle-t-elle en riant. Lorsqu’elle comprend qu’elle va devoir un jour reprendre l’activité familiale, ce n’est pas forcément une réaction de joie. Loin s’en faut. « Mes amis à l’école semblaient porter sur cette activité un regard assez neutre : pour eux, ma famille exerçait simplement un métier traditionnel et c’était tout. Mais moi, je ressentais le poids de cet héritage. Être née fille unique dans une famille dont le métier s’inscrivait dans un univers masculin était pour moi une source de complexes. Ainsi, à 18 ans, j’avais une image négative de l’activité familiale, car je ne parvenais pas encore à l’imaginer prendre la relève. C’était assez pesant et j’avais une vision assez sombre de tout cela. », précise Kaori.
C’est un voyage en France avec ses parents qui contribue à changer son regard. À Nice et dans le sud du pays, elle découvre un patrimoine architectural et culturel dont la préservation l’impressionne.
« Je me souviens notamment, si ma mémoire est bonne, d’une visite au monastère où se trouve la tombe d’Henri Matisse. Une couronne de fleurs déposée là a attiré mon regard. Je me suis dit : ‘Elle a sans doute été réalisée par un fleuriste du quartier, mais quelle élégance dans l’association des couleurs !’. J’étais émerveillée par le sens esthétique des Français. Au fil de notre itinéraire, qui nous a conduits à Nice, Cannes, Avignon et Paris, je retrouvais cette sensibilité partout : dans la beauté des arbres soigneusement taillés des parcs, dans les somptueuses décorations des sapins de Noël des hôtels, jusque dans les couleurs des produits d’accueil disposés tout simplement dans les chambres. Tout me semblait témoigner du goût français. J’admirais cette esthétique, tout en ayant le sentiment qu’elle était hors de ma portée, que je ne pourrais pas la faire naître en moi, ayant grandi au Japon.
Puis une réflexion m’est soudain venue : si une jeune Française de dix-huit ans, qui avait grandi dans une famille de fleuristes, venait visiter notre pépinière de bonsaï, ne ressentirait-elle pas le même émerveillement devant une sensibilité propre à une autre culture ? » Et c’est ainsi que la jeune Kaori prend conscience de la valeur des traditions véhiculées par sa propre lignée et de l’importance de les transmettre. Cette expérience la pousse à reconsidérer l’héritage de sa famille, voire même de son pays : plutôt que de s’en éloigner, elle souhaite désormais contribuer à le faire vivre.


Le saika, une autre vision du bonsaï
Kaori se forme alors auprès de son père et s’intéresse tout particulièrement au Saika bonsaï (彩花盆栽), une approche développée par Yamada Tomio au sein de Seikou-en. Son principe : conserver les techniques fondamentales du bonsaï traditionnel, tout en accordant davantage de place aux autres végétaux dans la composition. Dans une exposition classique, l’arbre est généralement présenté seul, parfois accompagné de kusamono, des plantes d’accompagnement disposées dans un pot séparé. Ces dernières apportent une touche saisonnière et renforcent l’harmonie de la présentation. Le Saika bouscule légèrement cet usage : les plantes sont installées directement dans le même contenant que le bonsaï. Herbes et autres végétaux composent ainsi, autour de l’arbre, un ensemble cohérent, évoquant un petit écosystème naturel.
Il ne s’agit pourtant pas de reproduire un paysage en miniature. L’objectif est plutôt de rechercher un équilibre entre différentes formes végétales, leurs textures, leurs couleurs et leur évolution au fil des saisons. L’arbre reste au cœur de la composition, mais il dialogue avec les plantes qui l’entourent. Cette liberté nouvelle ne signifie pas l’abandon des règles : le Saika exige, lui aussi, une solide maîtrise des techniques de culture et de mise en forme du bonsaï. Yamada Kaori trouve dans cette discipline une manière d’exprimer sa sensibilité tout en prolongeant le travail de son père. En 1999, elle fonde la première école consacrée au Saika bonsaï. Dès lors, l’enseignement devient une composante essentielle de son activité. Il ne suffit pas de préserver des arbres et des méthodes ; encore faut-il former celles et ceux qui les feront vivre demain.
Seikou-en développe parallèlement plusieurs lieux de vente et d’enseignement dans les régions de Tôkyô et de Saitama. Kaori y donne régulièrement des cours de Saika, permettant à des passionnés de découvrir cette approche moins conventionnelle. Elle poursuit ainsi une double mission : préserver le savoir-faire familial et encourager une nouvelle génération de pratiquants à se l’approprier.
Une experte japonaise attendue à Paris
Ce parcours a une résonance particulière dans le milieu du bonsaï, encore largement dominé par les hommes. Les maîtres reconnus et les responsables des grandes pépinières japonaises sont, pour la plu part, masculins. Les femmes restent rares aux plus hauts niveaux de la discipline. En prenant la tête d’une maison historique comme Seikou-en, Yamada Kaori occupe donc une place singulière, acquise par des années de pratique, de gestion et d’enseignement.
Les 14 et 15 novembre 2026, le public français pourra découvrir son travail à l’occasion de la sixième édition de Bonsaï Culture Expo, au Parc Floral de Paris. Pour sa première venue en France en qualité d’experte invitée, elle réalisera des démonstrations de Saika bonsaï durant les deux journées. Selon les organisateurs, ce serait la première fois qu’une experte japonaise est invitée à effectuer une telle démonstration dans une exposition française, voire européenne. Une affirmation qui souligne le caractère inhabituel de cette invitation. La composition qu’elle réalisera ne sera pas simplement exposée le temps du salon : elle rejoindra ensuite la collection permanente de bonsaï du Parc Floral de Paris. Une façon de prolonger la rencontre entre les traditions japonaises et le public français, dans ce pays même qui avait autrefois contribué à éveiller la vocation de Kaori.
À Ômiya, Seikou-en continue d’accueillir visiteurs et passionnés venus du monde entier. Yamada Kaori y poursuit l’histoire commencée en 1853, sans chercher à figer le passé. Son itinéraire rappelle qu’un héritage vivant ne se transmet pas à l’identique : il se cultive, se transforme et s’enrichit au fil des générations. Une philosophie qui rejoint celle du bonsaï, cet arbre que l’on façonne toute sa vie en sachant qu’un autre, un jour, prendra le relais.
Retrouvez une interview et le travail de Yamada Kaori en vidéo.
Instagram officiel de la pépinière Seikou-en : bonsai_seikouen_global_ver/